Les enjeux politiques et religieux autour du bombardement de la cathédrale de la Dormition à Kiev
L’incendie de la cathédrale de la Dormition de Kiev, à la suite d’une nuit de frappes russes sur la capitale ukrainienne du 14 au 15 juin, met en lumière la dimension religieuse de la guerre en Ukraine et la portée symbolique de ce haut lieu de l’orthodoxie. Depuis l’indépendance de l’Église orthodoxe d’Ukraine vis-à-vis du patriarcat de Moscou en 2018, la laure des Grottes (une laure est un grand monastère dans le monde orthodoxe) est devenue l’un des principaux foyers des tensions entre Kiev, Moscou et leurs Églises respectives.
Dans la nuit du 14 au 15 juin 2026, la cathédrale de la Dormition à Kiev, située au cœur de la laure des Grottes, a été endommagée par des frappes, provoquant un incendie de sa toiture. Ce site, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, est l'un des plus importants centres spirituels de l'orthodoxie slave. Fondée au XIᵉ siècle, la laure des Grottes a été détruite et reconstruite à plusieurs reprises, notamment après des invasions tataro-mongoles, des incendies ou des destructions pendant la Seconde Guerre mondiale. La cathédrale de la Dormition, édifiée au XIᵉ siècle puis reconstruite en 1730 dans un style baroque ukrainien, incarne cette histoire mouvementée. En 1941, elle a été en grande partie détruite, les origines de l'explosion restant débattues entre les Soviétiques et les nazis. Sa reconstruction en 1995 lui confère une valeur davantage symbolique qu'historique.
L'Église orthodoxe est composée de 14 Églises autocéphales, c'est-à-dire indépendantes les unes des autres, chacune dirigée par un patriarche ou un métropolite. En 1589, le patriarcat de Moscou est créé, s'éloignant de Constantinople après la chute de l'Empire byzantin en 1453. En 1686, le métropolite de Kiev se rattache à Moscou, faisant de Kiev un exarchat de l'Église russe. En 1990, l'Église orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Moscou (EOU-PM) obtient une autonomie. En 1992, une Église orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Kiev (EOU-PK) est créée, mais n'est reconnue par aucune autre Église orthodoxe. En 2018, l'EOU-PM se scinde et l'EOU-PK, soutenue par le pouvoir ukrainien, est reconnue en 2019 par le patriarcat de Constantinople, mais rejetée par Moscou. Cette division reflète les tensions politiques entre l'Ukraine et la Russie.
En décembre 2022, les autorités ukrainiennes, propriétaires des lieux, retirent à l'EOU-PM le droit d'utiliser la cathédrale de la Dormition et un autre bâtiment de la laure, attribuant ces édifices à l'EOU-PK. Les moines fidèles au patriarcat de Moscou refusent de quitter les lieux et sont expulsés le 6 juillet 2023. Moscou qualifie ces mesures de « persécution » et dénonce une discrimination, tandis que le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme les juge « discriminatoires ». Le métropolite Onuphre, chef de l'EOU-PM, avait pourtant condamné l'invasion russe en 2022, bien que sa fidélité au patriarcat de Moscou reste surtout liturgique et culturelle. En janvier 2023, le métropolite Épiphane de l'EOU-PK célèbre Noël dans la cathédrale, marquant symboliquement la prise de possession des lieux.
Le bombardement de la cathédrale de la Dormition, attribué par la Russie à un missile anti-aérien ukrainien, a suscité une émotion internationale, rappelant l'incendie de la cathédrale de Reims en 1914. Pour Moscou, cet événement représente une atteinte à son influence spirituelle et politique en Ukraine, perçue comme un territoire ex-soviétique. La Russie a détruit plus de 500 édifices culturels et religieux en Ukraine depuis le début de la guerre en 2022. Le métropolite Épiphane a dénoncé un « crime contre l'humanité » et contre le christianisme, accusant le Kremlin d'agir comme « l'Antéchrist ». La dimension religieuse de la guerre en Ukraine est donc prégnante, le pays étant considéré comme une « autre terre sainte » en raison de son histoire confessionnelle et de ses monuments orthodoxes emblématiques.

