Religieuses possédées et déviances sexuelles : l’histoire des « Diables », le film censuré puis restauré de Ken Russell
Vanessa Redgrave incarne sœur Jeanne des Anges dans Les Diables, le drame historique controversé réalisé par Ken Russell en 1971. KEN RUSSELL’S THE DEVILS © Warner Bros.
Le film Les Diables, réalisé par Ken Russell en 1971, sort en France le 28 octobre dans une version restaurée intégrant des scènes longtemps censurées. Cette édition comprend notamment la célèbre séquence du « viol du Christ », où des religieuses possédées profanent une effigie du Christ lors d’une orgie. Le film avait été interdit ou lourdement censuré dans plusieurs pays à sa sortie, en raison de ses scènes jugées provocatrices mêlant extases mystiques, violence, torture et transgressions sexuelles. Les coupes concernaient des gros plans de nudité, des scènes de torture ou une séquence où une religieuse utilise un fémur humain calciné pour se masturber. Certaines scènes perdues ont été retrouvées en 2002 dans les archives de Warner Bros et intégrées à une version longue en 2004, avant d’être enfin distribuée en salles après 22 ans d’attente.
Le film s’inspire de l’affaire des possédées de Loudun, un épisode historique survenu dans les années 1630 dans un couvent d’ursulines, en France. À l’époque, Loudun était frappée par la peste, déchirée par des luttes de pouvoir entre institutions et traversée par des tensions religieuses entre catholiques et protestants. En 1632, trois religieuses déclarèrent avoir été visitées par une apparition en habits sacerdotaux, déclenchant une vague de possessions collectives caractérisées par des convulsions, des voix terrifiantes et des manifestations sexuelles. Urbain Grandier, un prêtre local accusé de sorcellerie, fut désigné comme responsable et condamné au bûcher en 1634 après un procès truqué. Son exécution ne mit pas fin aux possessions, qui se poursuivirent jusqu’en 1638. L’affaire illustre comment l’hystérie collective et les manipulations politiques peuvent mener à des persécutions violentes sous couvert de religion.
Ken Russell utilise cette histoire pour dénoncer l’hypocrisie de l’Église catholique et son alliance avec le pouvoir politique. Dans Les Diables, il montre comment l’institution religieuse, censée incarner la morale, peut devenir un instrument d’oppression en manipulant les masses et en éliminant ses opposants. Le film met en scène Urbain Grandier comme un personnage complexe, à la fois séducteur et rebelle, qui incarne la résistance face à la corruption. Russell, lui-même converti au catholicisme dans sa jeunesse avant de s’en éloigner, décrit son œuvre comme un film « chrétien » explorant « la dégradation des principes religieux » et la transformation d’un « pécheur en saint ». Le réalisateur cible particulièrement la figure de la mère supérieure Jeanne des Anges, dont les témoignages ont joué un rôle clé dans la condamnation de Grandier.
À sa sortie, Les Diables a suscité des réactions extrêmes. Le film a remporté le prix du meilleur film étranger à la Mostra de Venise en 1971 et a été salué par le National Board of Review américain comme la meilleure réalisation de l’année. Cependant, il a été violemment critiqué par le journal du Vatican, L’Osservatore Romano, qui le qualifiait d’« insulte au cinéma » et de « lynchage grossier de l’Église ». En Angleterre, le critique Alexander Walker, du Evening Standard, a réduit le film à des « fantasmes masturbatoires d’un collégien catholique ». Ces réactions reflètent les tensions entre la liberté artistique et les normes religieuses ou morales de l’époque. Russell, connu pour son style extravagant et surréaliste, avait déjà marqué le cinéma avec des œuvres comme Love (1969) ou Tommy (1975), confirmant son statut de réalisateur transgressif.
L’affaire de Loudun s’inscrit dans un contexte marqué par des conflits religieux et politiques au XVIIe siècle. Loudun, ville fortifiée, était un enjeu stratégique pour le cardinal de Richelieu, qui souhaitait démanteler ses remparts pour affaiblir les protestants. Urbain Grandier, accusé d’avoir écrit un pamphlet anonyme contre ce projet, était déjà une figure controversée en raison de sa réputation de séducteur. Son refus ou son exclusion du poste de directeur spirituel du couvent des ursulines a pu alimenter les tensions. Les possessions, initialement présentées comme des tourments démoniaques, ont pris un caractère de plus en plus sexuel, notamment sous l’influence de Jeanne des Anges, dont les écrits ultérieurs révèlent une dimension hystérique. Le procès de Grandier, basé sur des preuves fabriquées comme un faux pacte avec le diable, illustre comment la justice pouvait être instrumentalisée pour éliminer un opposant.
Ken Russell s’est inspiré de deux œuvres majeures pour réaliser *Les Diables* : l’essai *Les Diables de Loudun* (1952) d’Aldous Huxley, qui analyse le fanatisme religieux et la répression sexuelle, et la pièce *The Devils* (1960) de John Whiting, qui présente Grandier comme une victime des manœuvres politiques et d’une femme hystérique. Le film se clôt sur la mort de Grandier et la destruction des remparts de Loudun, symbolisant la victoire du chaos et de l’hypocrisie sur la raison. La version restaurée, sortie en France le 28 octobre, permet enfin de découvrir le film tel que Russell l’avait conçu, après des décennies de censure. Cette restauration met en lumière l’importance historique du film, à la fois comme œuvre artistique et comme témoignage des dérives du fanatisme religieux et politique.

