En 50 ans, comment ont évolué les positions des médecins sur l’avortement
En quelque cinquante ans – de la période qui a précédé l’adoption de la loi Veil jusqu’à aujourd’hui après que l’interruption volontaire de grossesse a été inscrite dans la Constitution –, les positions des médecins ont évolué concernant l’interruption volontaire de grossesse. Si les oppositions des années 1970 se sont affaiblies et que le corps médical est plus favorable que jamais au droit à l’avortement, des réticences demeurent.
En cinquante ans, les positions des médecins français sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG) ont radicalement changé. Dans les années 1970, avant l’adoption de la loi Veil en 1975, 81 % des médecins étaient favorables à une modification de la loi, jugée trop répressive, mais 73 % refusaient une libéralisation totale. Certains signaient même des pétitions qualifiant l’avortement de « génocide », comme l’Association des médecins pour le respect de la vie. La loi Veil a autorisé l’IVG sous conditions strictes, mais beaucoup de gynécologues refusaient de la pratiquer, considérant que cela allait à l’encontre du serment d’Hippocrate. Aujourd’hui, le corps médical est majoritairement favorable au droit à l’avortement, avec une acceptation progressive de la pratique.
La clause de conscience permet à un médecin ou une sage-femme de refuser de pratiquer une IVG, selon l’article L2212-8 du Code de la santé publique. En France, cette clause n’est pas systématiquement utilisée, mais elle peut poser problème dans certaines régions. Par exemple, en 2018, l’hôpital du Bailleul en Sarthe a dû arrêter ses IVG après le départ à la retraite du seul gynécologue pratiquant cette intervention. En Italie, 70 % des gynécologues invoquent cette clause, ce qui limite fortement l’accès à l’avortement. Bertrand de Rochambeau, président du Syndicat national des gynécologues-obstétriciens (Syngof), a déclaré en 2018 que « les médecins ne sont pas là pour retirer des vies », illustrant une réticence persistante.
Face au refus initial des gynécologues de pratiquer l’IVG après 1975, des centres d’IVG autonomes ont été créés dans les hôpitaux. Ces centres étaient souvent dirigés par des médecins généralistes, parfois engagés politiquement à l’extrême gauche, qui appliquaient la loi avec une grande libéralité : ils dépassaient parfois le délai légal de 14 semaines, supprimaient la semaine d’attente obligatoire ou permettaient à des mineures ou étrangères d’avorter sans autorisation parentale. Ces médecins ont développé une identité professionnelle d’« avorteur » ou « avorteuse », spécialisée dans l’IVG. Aujourd’hui, cette spécialisation persiste, même si l’engagement politique s’est atténué.
Progressivement, l’IVG s’est banalisée au sein du corps médical français. En 1993, l’entrave à l’IVG est devenue un délit, et les centres d’IVG ont été rattachés aux services de gynécologie des hôpitaux. L’IVG est désormais un geste médical courant, souvent pratiqué par les gynécologues-obstétriciens en maternité. Les internes en gynécologie l’apprennent comme une compétence de base. Contrairement à d’autres pays comme les États-Unis ou l’Italie, il n’existe plus de stigmatisation professionnelle pour les médecins pratiquant l’IVG en France. Cette évolution a permis une meilleure accessibilité, même si des réticences locales persistent.
Bien que les médecins français soient majoritairement favorables au droit à l’avortement, des débats persistent sur les conditions de sa pratique. En 2022, l’Ordre des médecins, l’Académie de médecine et des syndicats de gynécologues se sont opposés à une proposition de loi visant à allonger de deux semaines le délai légal pour avorter. Certains médecins rencontrés dans le cadre d’une enquête sociologique regrettent la suppression de la semaine d’attente obligatoire ou de l’entretien psychosocial préalable. Ces mesures, bien que perçues comme des barrières par certaines femmes, sont défendues par une partie du corps médical pour garantir un cadre éthique et sécurisé.
Une enquête sociologique menée en 2025, basée sur six mois d’observation dans trois centres d’IVG et 133 entretiens avec des professionnels de santé, a permis de retracer l’évolution des positions médicales. L’ouvrage issu de cette recherche, *Le choix d’avorter, contrôle médical et corps des femmes*, montre comment une minorité de médecins engagés a permis la pratique de l’IVG malgré les réticences initiales. Aujourd’hui, cette pratique s’est institutionnalisée, même si des obstacles locaux et des débats éthiques subsistent. L’IVG est devenue une « mission » du gynécologue, intégrée dans une vision élargie de la santé des femmes.

