«Ce que le monde méprise»: l’empathie est morte, vive l’empathie !
Dans son nouvel essai, Maïka Sondarjee dresse un portrait de notre époque dur, mais empreint d’optimisme..
Maïka Sondarjee, politologue et professeure à l’Université d’Ottawa, défend l’idée que l’empathie n’est pas une simple sensibilité individuelle, mais un projet politique essentiel. Pour elle, elle fonde les services publics, la redistribution des richesses et la capacité à imaginer une société unie, construite sur la solidarité plutôt que sur l’exclusion. L’autrice s’oppose ainsi à des figures comme Elon Musk, qui voit dans l’empathie une faiblesse. Sondarjee souligne que cette empathie reste inégalement répartie : nous ressentons plus facilement de la compassion pour ceux qui nous ressemblent (par la classe sociale, la culture ou l’origine), comme en témoigne l’indifférence relative face aux migrants morts en Méditerranée, comparée à l’attention médiatique accordée à des milliardaires. Elle propose donc d’élargir le cercle de ceux dont nous nous sentons responsables, notamment en intégrant les générations futures et les populations éloignées de nous.
L’essai Ce que le monde méprise rassemble des chroniques de Sondarjee publiées entre 2020 et 2026 dans Le Devoir, couvrant des sujets comme les guerres, les migrations, les inégalités ou l’effritement du multilatéralisme. L’autrice y dresse un portrait sévère de notre époque, où l’indifférence domine face à la souffrance humaine. Elle explique que, une fois sensibilisée à une cause, il devient difficile de détourner le regard, ce qui peut mener à un sentiment de vertige face à l’ampleur des crises. Pourtant, Sondarjee insiste sur l’existence de poches d’optimisme et de mouvements de solidarité qui émergent lorsque l’indifférence devient insoutenable. Elle cite notamment des exemples où des communautés se mobilisent face à des injustices, prouvant que l’empathie peut encore transformer les dynamiques sociales.
Sondarjee, formée en journalisme et en science politique, a adapté son style d’écriture pour rendre les enjeux politiques plus accessibles. Elle utilise désormais des récits incarnés, mettant en avant les individus derrière les statistiques, plutôt que des analyses purement théoriques. Cette approche, inspirée par ses chroniques, vise à créer un lien émotionnel avec le lecteur, là où les données et les catégories politiques risquent de créer de la distance. Elle explique que certains de ses textes, écrits rapidement sous le coup de l’émotion, ont eu un écho particulier auprès du public. Son livre, publié en 2026, regroupe ces chroniques pour leur donner une seconde vie, permettant aux idées de circuler au-delà de l’actualité immédiate. Elle souligne que des lecteurs conservent ses textes, les partagent ou les utilisent en classe, prouvant leur pertinence durable.
La maternité a profondément influencé la vision de Sondarjee, tant sur le plan personnel que professionnel. Elle explique que devenir mère a radicalisé son engagement citoyen et son écriture, en lui faisant prendre conscience de la fragilité des enfants dans les zones de conflit. Dans un texte intitulé Ma fille ne connaîtra jamais la guerre, elle juxtapose les routines familiales ordinaires avec les récits d’enfants palestiniens tués ou affamés, réduisant ainsi la distance entre « nos » enfants et ceux dont la souffrance est souvent perçue comme lointaine. Cette expérience l’a aussi poussée à penser l’avenir : elle interroge l’impact des décisions politiques actuelles sur les générations futures, notamment face à des enjeux comme la crise climatique ou l’accès au logement. Pour elle, l’empathie doit s’étendre aux personnes qui vivront dans ce futur.
Malgré le ton souvent sombre de ses chroniques, Sondarjee se décrit comme foncièrement optimiste, s’appuyant sur le concept sikh du *Chardi Kala*, qu’elle traduit par un « optimisme provocateur ». Elle rejette l’idée que l’empathie soit une faiblesse, préférant la voir comme une force qui nous oblige à considérer la vie des autres comme notre propre affaire. Son livre se conclut sur cette note, invitant à se battre pour un monde plus juste sans renoncer à l’espoir. Elle défend l’idée que l’empathie, loin d’être un luxe, est une nécessité pour repenser l’ordre mondial et résister à l’individualisme dominant. Pour elle, c’est un choix actif de regarder la souffrance des autres et d’agir en conséquence, plutôt que de détourner les yeux.

