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Culture

Antonia Buresi : « Plutôt que d’attendre l’avancée inexorable du pire, la jeunesse prend la parole

Trois Couleurs · mis à jour il y a 15 j

Dans « La Gradiva », premier long métrage fulgurant de Marine Atlan en salles cette semaine, la géniale Antonia Buresi (notamment aperçue chez Thierry de Peretti) incarne avec une intensité palpable une professeure qui initie ses lycéens à l’histoire et à la beauté de Pompéi. Sous la ferveur de la transmission, l’actrice, habituée à des seconds rôles plus discrets, déploie aussi une mélancolie touchante.

Un film à l'écriture littéraire

Antonia Buresi explique que le scénario de La Gradiva, premier long-métrage de Marine Atlan, l’a séduite par sa qualité littéraire et son épaisseur. Le texte, co-écrit par Marine Atlan et Anne Brouillet, évoque une relation forte entre la lumière et les ténèbres, inspirée par la culture du sud de l’Italie, notamment le ténébrisme (technique picturale du Caravage utilisant des contrastes marqués entre ombre et lumière) et l’éruption du Vésuve. Le personnage principal, Mercier, une enseignante, est décrit comme une figure complexe, à la fois engagée dans la transmission du savoir et confrontée à un sentiment de désillusion. Buresi souligne l’intimité et la poésie du texte, qui ont créé un lien immédiat avec son interprétation.

Pompéi, décor chargé d'histoire

Les lieux de tournage, notamment Pompéi et la Villa des Mystères (fresque enfouie sous les cendres du Vésuve en 79 après J.-C. et redécouverte au XVIIIe siècle), jouent un rôle central dans le film. Buresi évoque leur dimension géologique et tellurique, ainsi que leur héritage tragique, rappelant l’éruption du Vésuve qui a détruit la ville. Ces sites, chargés de mémoire et de dangerosité, symbolisent la lutte contre l’oubli et la mort. Le titre La Gradiva fait référence à une nouvelle de Wilhelm Jensen, reprise par Freud, qui compare l’archéologie à la psychanalyse : toutes deux cherchent à déterrer des réalités enfouies, qu’il s’agisse d’une civilisation disparue ou d’un désir refoulé.

Naples, entre mythes et réalités

Naples, où se déroule une partie du film, incarne un mélange unique de mythes, d’histoire et de tensions sociales contemporaines. Buresi décrit une ville où se superposent 2 000 ans d’histoire, des fresques du Caravage aux traces de la mafia, en passant par des symboles comme Maradona. Elle évoque aussi les enjeux économiques actuels, comme le capitalisme forcené (système économique basé sur la recherche effrénée du profit) et le tourisme de masse, qui transforment la ville. Cette complexité, à la fois fascinante et écrasante, influence l’atmosphère du film.

Mercier : ferveur et mélancolie

Le personnage de Mercier, interprété par Antonia Buresi, est marqué par une dualité entre une énergie pédagogique intense et une mélancolie profonde. Buresi explique que cette ferveur reflète sa croyance en la transmission du savoir et son rôle de chef d’orchestre (métaphore désignant une personne qui coordonne et anime un groupe), tandis que la mélancolie pourrait naître de la peur de l’échec ou de la vacuité si son engagement venait à cesser. Cette tension est renforcée par son rapport avec Toni, un élève en quête d’autonomie, et par des scènes où son autorité est mise à l’épreuve, comme lors d’une soirée ambiguë avec James.

Une scène pivot : musée et transgression

Une scène clé du film se déroule dans un musée archéologique de Naples, où Mercier et ses élèves contemplent des œuvres figées et autoritaires. Cette visite déclenche une simulation de carnage organisée par Suzanne (un personnage secondaire), provoquant un dérèglement. Buresi interprète cette séquence comme un moment de transgression (action de franchir une limite, souvent morale ou sociale), qui révèle les tensions sous-jacentes. Selon elle, cette scène illustre la théorie de Georges Bataille : la transgression fait apparaître la limite, ici celle de l’autorité professorale. Le film évite une issue érotique ou sexuelle pour montrer plutôt un ébranlement des certitudes.

Jeunesse et lutte pour l'autonomie

Le film aborde les revendications des adolescents, notamment face au système éducatif français, symbolisé par Parcoursup (plateforme d’admission dans l’enseignement supérieur). Buresi souligne que la jeunesse actuelle, contrairement aux stéréotypes, est active et déterminée, intégrant des outils de lutte contre les rapports de domination, comme les questions de genre ou de pouvoir. Elle voit dans les manifestations et les débats politiques une réponse à l’inaction institutionnelle, notamment en période préélectorale. Le film reflète cette énergie, où les jeunes sont invités à devenir les acteurs de leur propre réflexion politique.

L'adolescence, un état d'incandescence

Buresi, âgée de 42 ans, explique que le tournage l’a replongée dans l’émotion intense de l’adolescence, marquée par un sentiment d’illimité, d’impudence et d’imprudence. Elle évoque Toni, le personnage principal, et son désir inassouvi pour James, ainsi que la capacité à décupler son énergie pour des désirs secrets. Cette expérience a réveillé des souvenirs sensoriels et émotionnels, tout en rappelant la finitude de la vie. Elle compare cette période à une odeur qui ravive un souvenir, soulignant la puissance persistante de l’adolescence dans la mémoire adulte.

Ce que ça pourrait changer

Buresi, d’origine corse, relie le film à une forme d’héritage familial, bien que Marine Atlan (la réalisatrice) ait évoqué un lien avec ses origines tunisiennes. Elle souligne que l’héritage, dans *La Gradiva*, est un thème central, notamment à travers les lieux de tournage (Pompéi) et les personnages, qui portent en eux des mémoires collectives et individuelles. Ce questionnement sur les racines et la transmission traverse le film, sans pour autant être explicitement développé dans l’entretien.

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