« En tout cas, ce n’était pas une licorne… » Des sociologues ont interrogé 130 chasseurs de Bigfoot
L’image 352 du film de Patterson et Gimlin sur Bigfoot, tourné en 1967, est centrale dans le développement de la communauté des bigfooters. Wikipedia Les Bigfooters ne sont pas seulement des amateurs de légendes.
En 1967, une vidéo tournée en Californie montre une créature de plus de deux mètres, couverte de fourrure noire, marchant debout comme un grand singe. Ce film, connu sous le nom de Patterson-Gimlin, est devenu une icône de la culture populaire et a inspiré des émissions télévisées, des films et même un emoji. Bien que la plupart des experts estiment aujourd’hui qu’il s’agit d’un canular, certains y voient la preuve de l’existence du Bigfoot, une créature légendaire ressemblant à un grand singe bipède. Cette vidéo a donné naissance à une communauté de passionnés, les Bigfooters, qui sillonnent les forêts des États-Unis à la recherche de traces de cette créature.
Les Bigfooters sont des passionnés qui consacrent temps, énergie et argent à la recherche du Bigfoot. Leur communauté compte plusieurs milliers de membres, mais seulement quelques centaines s’investissent réellement dans cette quête. Une enquête YouGov de novembre 2025 révèle qu’environ 25 % des Américains pensent que Bigfoot existe ou que son existence est probable. Les Bigfooters se divisent en deux groupes principaux : les apers, qui croient en un primate inconnu de la science, et les woo-woos, qui y voient une créature interdimensionnelle ou extraterrestre. Leur profil type est celui d’hommes blancs, souvent issus des classes populaires ou anciens militaires, vivant en milieu rural.
Deux sociologues, Jamie Lewis et Andrew Bartlett, ont mené une étude sur cette communauté pendant les confinements liés au Covid. Lewis a interviewé plus de 130 Bigfooters, ainsi que quelques universitaires, pour comprendre leurs motivations et leurs pratiques. Leur ouvrage, Bigfooters and Scientific Inquiry: on the Borderlands of Legitimate Science, explore comment cette communauté construit sa crédibilité et ses frontières entre science et croyance. Les chercheurs ont adopté une posture neutre : ils ne remettent pas en cause l’absence de preuves scientifiques du Bigfoot, mais s’intéressent à la manière dont cette communauté s’organise et fonctionne.
Les Bigfooters utilisent plusieurs méthodes pour collecter des preuves : témoignages, empreintes de pas, pièges photographiques, enregistrements audio et analyses ADN de poils ou d’échantillons. Les témoignages sont la forme de preuve la plus courante, mais les empreintes occupent une place centrale, notamment en raison de l’héritage des recherches sur le yéti. Les chercheurs soulignent que les Bigfooters interprètent souvent les indices en partant d’une absence d’explication pour en déduire une présence, par exemple en comparant des sons ou des images à des bases de données d’animaux connus. Ils utilisent aussi l’expression It ain’t no unicorn (« En tout cas, ce n’était pas une licorne ») pour écarter les explications surnaturelles.
Pour renforcer leur crédibilité, les Bigfooters s’appuient sur des arguments comme leur passé militaire ou leur expérience dans la nature. Jeffrey Meldrum, un universitaire décédé récemment, était une figure respectée car il représentait un pont entre la communauté des Bigfooters et le monde académique. Les conférences sur le Bigfoot sont souvent organisées avec des personnalités de télévision ou des universitaires en tête d’affiche. Cependant, leur démarche diffère de la science institutionnelle : ils privilégient les livres autoédités, les podcasts ou les chaînes YouTube plutôt que les publications évaluées par des pairs.
Les sociologues soulignent que les Bigfooters ne sont pas hostiles à la science, mais se méfient des institutions scientifiques. Leur activité pourrait être considérée comme une forme de science citoyenne, car ils accumulent des données empiriques sur leur environnement local. Par exemple, ils ont observé des animaux dont la présence n’était pas documentée dans certaines régions. Leur démarche repose sur l’hypothèse qu’un animal inconnu de la science pourrait exister, ce qui est improbable mais pas impossible. Les chercheurs estiment que le monde universitaire gagnerait à les prendre au sérieux, car leur travail pourrait contribuer à des découvertes inattendues.
Au sein de la communauté des *Bigfooters*, les figures les plus respectées sont celles qui ont un lien avec le monde universitaire, comme Jeffrey Meldrum. Les personnalités de télévision, comme les animateurs de *Finding Bigfoot* ou *Expedition Bigfoot*, occupent aussi une place importante. En dessous, on trouve des organisations comme la *Bigfoot Field Researchers Organization*, qui est l’une des plus connues. Les chercheurs notent que les *Bigfooters* sont capables de reconnaître leurs erreurs, par exemple en admettant que certaines preuves étaient des canulars. Leur organisation repose sur une hiérarchie informelle, où l’expertise et l’expérience priment.

