L'islam à l'épreuve de l'intelligence artificielle
Comment une orthodoxie religieuse conservatrice qui a confisqué la raison pourra-t-elle réagir face à une intelligence artificielle dont la puissance procède précisément de la raison ?.
L’article aborde le choc potentiel entre une orthodoxie religieuse conservatrice, notamment dans l’islam, et l’intelligence artificielle (IA). L’orthodoxie religieuse désigne ici un courant qui privilégie une interprétation stricte et littérale des textes sacrés, souvent au détriment de la raison ou de l’analyse critique. L’IA, quant à elle, repose sur la raison algorithmique : elle traite des données de manière logique et systématique, sans a priori. L’auteur Ghaleb Bencheikh, dans le podcast Questions d’islam, interroge la capacité de ces institutions religieuses à s’adapter à une technologie qui questionne leurs fondements. L’IA ne se contente pas de fournir des réponses : elle analyse, compare et expose les contradictions ou évolutions historiques des textes religieux, ce qui représente un défi pour les gardiens du sacré, habitués à contrôler l’interprétation des dogmes.
L’intelligence artificielle (IA) introduit une nouvelle forme de rationalité critique dans l’analyse des textes religieux. Contrairement aux méthodes traditionnelles, qui reposent sur des interprétations humaines souvent subjectives, l’IA peut traiter des corpus entiers de textes en quelques secondes. Elle repère des récurrences, expose des tensions entre différentes interprétations et met en lumière les constructions historiques des récits religieux. Par exemple, elle peut comparer des siècles de commentaires juridiques ou théologiques (fiqh, hadiths) pour révéler des ambiguïtés ou des contradictions. Cette capacité à démystifier les récits sacrés sans nécessairement les remettre en cause de manière hostile ouvre un espace inédit pour une réflexion spirituelle affranchie des dogmes imposés.
Abdellatif Laroui, psychosociologue et docteur en IA, propose l’idée d’une spiritualité post-dogmatique, rendue possible par les outils technologiques. Ce concept désigne une approche de la foi qui ne serait plus soumise à l’autorité exclusive des institutions religieuses (oulémas, mosquées, écoles coraniques). L’IA permettrait aux individus d’accéder directement aux textes et à leurs interprétations multiples, favorisant ainsi une responsabilité personnelle dans la construction du sens. Laroui, auteur de l’ouvrage De la Pensée de Dieu à la Parole du Prophète (Erick Bonnier, 2022), souligne que cette évolution pourrait conduire à une spiritualité plus pluraliste, où la raison et la pluralité des chemins de sens priment sur les dogmes figés. Le défi pour les théologiens serait alors de passer d’un rôle de gardiens du sacré à celui de facilitateurs d’un dialogue critique.
Les institutions religieuses, en particulier celles qui défendent une vision conservatrice de l’islam, pourraient percevoir l’IA comme une menace. Historiquement, ces institutions ont confisqué la raison en soustrayant certains textes ou interprétations à la critique publique, afin de préserver leur autorité. L’IA, en rendant visibles les ambiguïtés ou les évolutions des récits religieux, remet en cause ce contrôle. Par exemple, elle peut révéler que certaines pratiques ou interprétations ont été construites au fil des siècles plutôt que révélées directement par le divin. Cette transparence forcée pourrait provoquer des tensions entre les tenants d’un islam traditionnel et ceux qui prônent une approche plus ouverte, voire réformiste, de la foi.
Les théologiens gestionnaires du sacré (*oulémas*, imams, juristes islamiques) se trouvent face à un dilemme : comment réagir à une technologie qui expose leurs interprétations à un examen critique systématique ? L’IA ne se contente pas de restituer des connaissances ; elle *interroge* les récits et les certitudes, ce qui peut être vécu comme une *transgression* par ceux qui considèrent les textes sacrés comme intouchables. Certains pourraient tenter de discréditer l’IA ou de limiter son accès, tandis que d’autres pourraient chercher à l’intégrer pour moderniser leur approche. Laroui suggère que cette confrontation pourrait mener à une *réforme interne* de la pensée religieuse, où la raison et la responsabilité individuelle prendraient une place centrale, au détriment des structures hiérarchiques traditionnelles.

