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Philosophie

Porter la mort aux frontières

AOC Media · mis à jour il y a 16 j

Depuis 1993, 77 000 personnes sont mortes en migration en tentant de rejoindre l'Europe, dont 35 000 depuis 2015. Dans le régime contemporain des frontières, les représentations des personnes décédées construisent l'indifférence comme norme.

Bilan tragique

Depuis 1993, plus de 77 000 personnes sont mortes en tentant de migrer vers l’Europe, dont 35 000 depuis 2015. Ces chiffres, issus de données compilées par des chercheurs et des associations, illustrent l’ampleur des drames humains aux frontières européennes. Les causes de ces décès sont multiples : noyades en Méditerranée, accidents lors de traversées périlleuses, violences aux points de passage ou conditions extrêmes en exil. Les routes migratoires les plus dangereuses se situent en Méditerranée centrale, où les embarcations de fortune chavirent régulièrement, et aux frontières terrestres comme celle entre le Maroc et l’enclave espagnole de Melilla. Ces pertes de vies humaines ne sont pas des accidents isolés, mais le résultat de politiques migratoires restrictives qui poussent les migrants à emprunter des voies toujours plus risquées.

Frontières et indifférence

L’auteure, Carolina Kobelinsky, anthropologue spécialiste des migrations, décrit un régime contemporain des frontières où l’indifférence envers les morts en migration devient la norme. Ce terme désigne un système où les États et les sociétés minimisent ou ignorent délibérément les souffrances et les décès des migrants, les rendant invisibles. Les représentations médiatiques et politiques contribuent à cette normalisation de l’indifférence, en présentant les migrants comme des illégaux ou des intrus, plutôt que comme des êtres humains en quête de sécurité ou de meilleures conditions de vie. Cette déshumanisation facilite le rejet et l’inaction face à ces drames. Par exemple, les corps des migrants disparus en mer ne sont souvent ni identifiés ni enterrés dignement, ce qui efface toute trace de leur existence.

Le deuil impossible

Les familles des migrants disparus vivent un deuil impossible, car l’absence de corps ou de certitude rend la mort difficile à accepter. En Côte d’Ivoire, des proches comme Mme Gnaoré reçoivent des informations contradictoires sur la disparition de leur parent, sans jamais obtenir de réponse définitive. Cette incertitude prolonge la souffrance sur des années, voire des décennies, comme en témoigne le cas de Martin, dont la sœur attend toujours des nouvelles sept ans après son départ. Les recherches menées auprès d’associations ou d’autorités officielles ne donnent souvent aucun résultat concret, laissant les familles dans un état de suspens insupportable. Ce phénomène est amplifié par l’éloignement géographique et l’absence de mécanismes officiels pour accompagner les proches dans ces situations.

Témoignages et fantômes

Carolina Kobelinsky s’appuie sur des enquêtes de terrain menées en Espagne (Melilla), en Italie (Catane) et en Côte d’Ivoire (Abidjan) pour illustrer ces réalités. À Melilla, elle a recueilli le témoignage de Cellou Bah, un migrant qui, après avoir franchi la frontière, est hanté par le fantôme de son ami Salou, disparu lors de la traversée. Ce récit illustre la notion de présence-absence, où les défunts continuent de hanter les vivants, symbolisant à la fois la mémoire et l’échec des politiques migratoires. Les enquêtes montrent que ces disparitions ne sont pas des cas isolés, mais des conséquences directes des stratégies de contrôle des frontières, qui poussent les migrants à prendre des risques extrêmes.

Politiques et responsabilités

L’article souligne que ces morts ne sont pas inévitables, mais le résultat de choix politiques. Les frontières européennes, renforcées par des accords avec des pays tiers comme la Libye ou la Tunisie, externalisent le contrôle migratoire et rendent les traversées encore plus dangereuses. Les politiques de dépolitisation de la mort des migrants, où les États se désengagent de leur responsabilité, sont critiquées par des chercheurs comme Didier Bigo ou Achille Mbembe. Ce dernier parle de nécropolitique pour décrire comment certains États gèrent la vie et la mort des populations marginalisées. Les familles et les associations, comme celles de Catane en Italie, tentent de documenter ces décès pour donner une voix aux disparus, mais leur action reste limitée face à l’ampleur du phénomène.

Ce que ça pourrait changer

Face à cette indifférence généralisée, Carolina Kobelinsky propose une approche radicale : *porter* les morts, c’est-à-dire les reconnaître, les commémorer et refuser de les oublier. Cette idée s’inspire du concept de *travail du deuil* de Jacques Derrida, qui souligne l’importance de donner un sens à la perte pour avancer. Porter les morts, c’est aussi considérer que leurs vies comptent, malgré les tentatives de les effacer. Cela implique de documenter leurs histoires, de donner des noms à ceux qui n’en ont pas, et de militer pour des politiques migratoires plus humaines. En Côte d’Ivoire, des familles comme celle de Mme Gnaoré montrent que l’espoir de savoir, même dans la douleur, reste un acte de résistance face à l’oubli imposé par les systèmes politiques.

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