Les archives orales, des sources comme les autres ? Comment les témoignages nourrissent le travail des historiens
Si les piliers de l’histoire orale ont été posés dès 1921 par Marc Bloch, les sources orales ont mis près d’un siècle à être admises comme telles en histoire. Pourquoi tant de précautions ? Retour sur cette longue évolution alors que l’intelligence artificielle bouleverse le travail des archives.
Marc Bloch, historien français du XXe siècle, a posé dès 1921 les bases de l’histoire orale en étudiant les fausses nouvelles pendant la Première Guerre mondiale. Dans un article publié cette année-là, il démontre que les sources orales (témoignages, rumeurs) et les sources écrites (archives, livres) se complètent et partagent les mêmes biais. Bloch y montre que les archives écrites sont parfois des transcriptions de récits oraux, remettant en cause leur prétendue objectivité. Son approche épistémologique légitime l’usage des témoignages comme outils historiques, bien avant leur reconnaissance officielle. Cette vision innovante s’appuie sur son expérience directe du conflit, où il observe comment les rumeurs se construisent et se propagent parmi les soldats. Bloch appelle même à la création d’archives orales pour préserver ces récits pour les générations futures.
L’histoire orale donne une voix aux groupes souvent ignorés par l’histoire traditionnelle, comme les ouvriers, les femmes ou les militants. Depuis les années 1970, elle s’est imposée en histoire sociale en combinant méthodes historiques et approches sociologiques ou ethnographiques. Par exemple, des projets comme Histoire et mémoires de l’immigration (1968-1988) ont enregistré des centaines d’heures de témoignages pour documenter des luttes sociales. Ces archives orales permettent d’étudier des dimensions historiques difficiles à saisir avec les sources écrites, comme les silences familiaux, les mécanismes de la mémoire ou les coulisses des politiques publiques. En France, ces pratiques se sont institutionnalisées progressivement, notamment grâce à des enquêtes comme celle de Dominique Aron-Schnapper pour la Sécurité sociale (1975-1980), qui a enregistré 700 heures d’entretiens auprès de 300 témoins.
Contrairement à d’autres pays comme les États-Unis ou l’Italie (avec des historiens comme Alessandro Portelli), la France a longtemps ignoré ou sous-estimé les sources orales. Les historiens français, notamment ceux du temps présent, ont longtemps considéré les témoignages comme trop subjectifs ou fragiles pour être des sources fiables. Cette méfiance s’explique par un héritage méthodiste qui privilégiait les archives écrites, perçues comme plus objectives. Les premières collectes d’archives orales en France datent de l’après-Seconde Guerre mondiale, mais leur développement est resté limité jusqu’aux années 1970. Les linguistes et ethnologues, comme ceux du Musée de l’Homme, ont joué un rôle clé dans leur reconnaissance en enregistrant des récits oraux avant que les historiens ne s’en emparent.
La reconnaissance des archives orales comme sources historiques à part entière s’est concrétisée dans les années 1980, avec des projets comme les mémoires d’en haut (hauts fonctionnaires) ou des enquêtes sur l’immigration. Florence Descamps, historienne, a largement contribué à cette évolution en formalisant leur usage. Aujourd’hui, les entretiens sont enseignés à l’université et intégrés dans les mémoires et thèses. Ils sont soumis aux mêmes règles critiques que les archives écrites : le témoin produit la source, l’enquêteur la recueille et l’archive, puis l’historien l’exploite après un délai de communication. Cette approche permet de restituer des expériences individuelles ou collectives, comme les migrations ou les engagements militants, qui échappent souvent aux archives administratives.
L’intelligence artificielle (IA) pourrait révolutionner le traitement des archives orales en automatisant la transcription, la recherche de mots-clés ou l’identification des locuteurs. Par exemple, des logiciels de *reconnaissance automatique de la parole* permettent de transcrire des heures d’entretiens en quelques minutes, réduisant un travail autrefois long et fastidieux. Cependant, ces outils posent des défis éthiques et méthodologiques. Une transcription automatique contient souvent des erreurs, notamment pour les noms propres, les accents ou les émotions. De plus, l’oral ne se limite pas aux mots : les silences, intonations ou rires sont des éléments clés pour comprendre un témoignage. L’IA ne remplace pas le travail critique de l’historien, mais elle impose de nouvelles exigences pour garantir la fiabilité des sources.

