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Manosphère : anatomie d’une galaxie antiféministe en pleine évolution

The Conversation France · mis à jour il y a 21 j

Fin juin, un rapport du Sénat alertait sur une offensive masculiniste en France, deux jours après un attentat à caractère sexiste à Montréal. Le masculinisme, mouvement réactionnaire antiféministe, est en constante évolution et prend de nouveaux visages, qui s’incarnent en ligne dans les différents courants de ce qu’on appelle la « néo-manosphère ».

Manosphère : définition

La manosphère désigne un ensemble de courants en ligne, souvent antiféministes, qui regroupent des mouvements masculinistes et leurs différentes branches. Ces groupes, apparus il y a plus de vingt ans, ont évolué ces cinq dernières années pour former ce que les chercheurs appellent la «néo-manosphère». Ce terme souligne leurs mutations constantes et leur adaptation aux nouvelles plateformes numériques. En France, un rapport du Sénat publié fin juin 2026 alerte sur leur montée en puissance, les qualifiant de risque pour la démocratie et la cohésion sociale. Ces courants se structurent autour d’une vision réactionnaire des rapports entre les genres, rejetant les avancées féministes et promouvant une vision traditionaliste des rôles masculins et féminins.

Incels : menace terroriste

Les incels (involuntary celibates, ou «célibataires involontaires») forment une communauté en ligne qui attribue leur absence de relations amoureuses ou sexuelles à un rejet des femmes et à la supériorité d’hommes jugés plus séduisants, surnommés «Chad». Ces derniers sont perçus comme des modèles inatteignables, renforçant un sentiment d’infériorité chez les incels. Leur discours repose sur une vision déterministe de la beauté, appelée «lookism», qui discrimine les personnes jugées peu attractives, notamment sur des critères physiques comme la couleur de peau. La «pilule noire» illustre cette fatalité : elle symbolise l’idée que les inégalités dans les relations amoureuses sont immuables et que toute ascension sociale ou sexuelle est illusoire. Les incels sont surveillés par les services antiterroristes dans plusieurs pays, dont la France, en raison des attentats qu’ils ont perpétrés, comme celui d’Elliot Rodgers en 2014 en Californie ou une tentative avortée à Saint-Étienne en 2025.

Looksmaxxing : culte de l'apparence

Le looksmaxxing est un ensemble de pratiques visant à modifier son apparence physique pour correspondre à un idéal de virilité, popularisé par des influenceurs comme Clavicular. Ces méthodes peuvent aller de la musculation intensive à des interventions radicales, comme se frapper la mâchoire avec un marteau pour en modifier la forme. Ce phénomène s’inscrit dans la logique incel, où l’apparence est perçue comme un facteur clé d’exclusion des relations amoureuses. Le looksmaxxing reflète une quête de contrôle sur un corps jugé inadéquat, souvent associée à une obsession pour les standards de beauté masculins. En France, ce courant est lié à des discours masculinistes qui valorisent une masculinité stéréotypée, parfois teintée de racisme, en ciblant particulièrement les hommes blancs perçus comme «inférieurs».

PUA : séduction et dénigrement

Les Pick-Up Artists (PUA, ou «artistes de la drague») forment une communauté qui partage des techniques pour séduire les femmes, souvent en ligne, mais aussi dans des espaces physiques comme la rue. Leur approche repose sur une discipline personnelle (musculation, méditation, lecture) et des méthodes de séduction collectives appelées «game». Ces techniques incluent souvent le dénigrement des femmes, présentées comme des proies à conquérir. En France, des groupes comme les Philogynes monétisent ces prétendus savoirs sur la psychologie féminine. Les PUA se distinguent par leur hybridation entre espaces numériques et interactions réelles, créant une culture où la séduction devient un jeu de pouvoir et de manipulation, parfois associé à des comportements toxiques ou prédateurs.

MGTOW : séparatisme masculin

Le mouvement MGTOW (Men Going Their Own Way, ou «les hommes qui suivent leur propre chemin») prône un séparatisme radical vis-à-vis des femmes. Ses membres estiment que les relations amoureuses ou sexuelles avec les femmes exposent les hommes à des risques majeurs, comme des accusations de viol, des frais de divorce ou des pertes de garde d’enfants. Les MGTOW rejettent donc toute relation avec les femmes, affichant une hostilité assumée à leur égard. Ce courant s’inscrit dans une logique antiféministe, où les avancées législatives en faveur de l’égalité femmes-hommes sont perçues comme une menace existentielle. En Amérique du Nord et en Europe, les MGTOW forment des communautés en ligne actives, mais leur influence reste limitée en France, où ils sont moins visibles que d’autres courants masculinistes.

Droits des hommes : héritage détourné

Les mouvements des droits des hommes et des droits des pères trouvent leurs origines dans la deuxième vague féministe américaine des années 1970, où des militants comme le Men’s Liberation Front dénonçaient les contraintes du patriarcat pour les hommes comme pour les femmes. Cependant, ces mouvements ont progressivement évolué vers un discours victimaire, centré sur l’idée d’une «crise de la masculinité». Selon eux, les hommes souffriraient des avancées féministes, inversant ainsi les rapports de domination. Cette vision a donné naissance au Men’s Rights Activism (MRA) et à sa branche dédiée aux questions de divorce et de garde d’enfants, les Father’s Rights. En Amérique du Nord et en Europe, des associations comme Fathers4Justice militent activement pour ces droits, souvent en organisant des actions spectaculaires. En France, ces mouvements s’appuient sur des réseaux locaux pour promouvoir leur cause.

TradCon : traditionalisme religieux

Les Traditional Conservatives (TradCon) forment une frange de la néo-manosphère ancrée dans des valeurs familiales traditionnelles et religieuses. Contrairement à d’autres courants, les TradCon ne sont pas exclusivement masculins : des femmes comme les «tradwives» (épouses soumises à leur mari, femmes au foyer et pieuses) y jouent un rôle central. Ce mouvement prône un retour à des rôles de genre stricts, où les femmes sont assignées à la sphère domestique et l’éducation des enfants. En Amérique du Nord, les TradCon soutiennent souvent des figures politiques d’extrême droite, comme Donald Trump. En France, ce courant s’incarne dans des groupes identitaires comme le collectif Némésis, fondé par Alice Cordier, ou des influenceuses comme Thaïs d’Escufon, qui instrumentalisent le féminisme pour cibler d’autres groupes, comme les migrants ou les musulmans.

Ce que ça pourrait changer

La néo-manosphère ne se limite plus à un phénomène en ligne : elle s’inscrit dans un discours réactionnaire global, à l’intersection de plusieurs formes de haine. En France, des figures politiques comme Éric Zemmour ont repris des thèmes masculinistes, comme le *«national-masculinisme»*. À l’international, des mouvements comme celui de Donald Trump ou de l’extrême droite s’appuient sur ces idées pour promouvoir une vision traditionaliste de la société. Les courants de la néo-manosphère, bien que divers, partagent une hostilité commune envers le féminisme et les droits des femmes, tout en se nourrissant des inégalités sociales et des frustrations masculines. Leur influence croissante dans les sphères politiques et médiatiques pose un défi pour la cohésion sociale et la démocratie, selon les experts.

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