« Le monde ou rien » : qui sont les « autonomes », qui émaillent les manifestations ?
« “Devenir autonome”, cela pourrait vouloir dire, aussi bien : apprendre à se battre dans la rue, à s’accaparer des maisons vides, à ne pas travailler, à s’aimer follement et à voler dans les magasins », pouvait-on lire dans L'insurrection qui vient (2007, La Fabrique). Apologie du désordre pour le désordre, esthétisation petite-bourgeoise de la violence, maquillage pseudo-révolutionnaire du pillage : les autonomes ont encouru les critiques d'une large majorité de la gauche, qui rappelle que « tout ce qui bouge n'est pas rouge ».
Les autonomes forment un mouvement radical et fragmenté, apparu en France dans les années 1970-1980, qui rejette toute structure hiérarchique comme les partis ou les syndicats. Leur objectif est de s’organiser par eux-mêmes, souvent en dehors des cadres traditionnels, pour mener des actions directes. Ils sont parfois associés à des pratiques illégales comme les occupations, les sabotages ou les affrontements avec les forces de l’ordre. Le terme autonome ne désigne pas une idéologie unique, mais une posture militante basée sur l’action immédiate et l’auto-organisation. Leur nombre a augmenté ces dernières années, attirant des individus déçus par les organisations politiques classiques. Aujourd’hui, leur influence se manifeste lors de manifestations, où certains groupes adoptent des tactiques radicales, comme le black bloc (manifestants vêtus de noir, souvent masqués, prêts à des actions violentes).
Le mouvement autonome s’inspire en partie de textes comme L’Insurrection qui vient (2007), qui prône une révolte totale contre le système, incluant des actions comme le vol ou l’occupation de logements. Historiquement, les autonomes étaient perçus comme une menace par une large partie de la gauche, qui les accusait de réduire la radicalité à la violence sans projet politique clair. Leur influence a fluctué : forte dans les années 1980, elle a décliné avant de renaître lors de mouvements comme les Gilets jaunes (2018-2019) ou les mobilisations contre la loi Travail (2016). Aujourd’hui, leur capacité à organiser des actions d’envergure a diminué, mais leur présence reste visible dans les manifestations. Leur évolution reflète aussi celle de la société, avec une radicalité moins structurée et plus individualisée.
L’entrée dans le mouvement autonome se fait souvent de manière informelle et progressive. Les individus rejoignent des groupes par affinités, lors de rassemblements ou d’occupations, sans processus d’adhésion formel. Par exemple, une personne peut participer à une occupation de fac, discuter avec des militants, et adopter progressivement des codes (vêtements noirs, participation à des actions radicales). Cependant, le milieu est exigeant : il faut adopter une posture radicale et être prêt à subir des jugements internes. Les désengagements sont parfois conflictuels, motivés par des désaccords politiques ou des tensions personnelles. Les raisons de ce choix incluent le rejet des partis traditionnels et la recherche d’une cohérence entre discours et mode de vie, comme le refus de travailler ou l’adoption d’un mode de vie marginal.
Le mouvement autonome se divise en trois courants principaux, bien que ces catégories soient fluides et souvent contestées. 1. Les marxistes : certains, dits ultragauches, se concentrent sur la lutte des classes et l’organisation des travailleurs, tandis que d’autres, anti-impérialistes, soutiennent des causes comme la décolonisation (ex. : soutien à la Palestine). 2. Les appelistes : inspirés par des textes comme L’Insurrection qui vient, ils prônent des actions radicales pour bloquer les flux du pouvoir, notamment lors de grandes mobilisations. Leur apogée date des années 2016-2018. 3. Les anarchistes : souvent perçus comme une position par défaut, ils regroupent des primo-militants, d’anciens Gilets jaunes ou des partisans de l’intersectionnalité. Ces courants coexistent sans toujours dialoguer, et leur influence varie selon les périodes.
Les autonomes partagent des pratiques et une culture communes, comme l’adoption du black bloc, qui est devenu une pratique générationnelle. Des dizaines de milliers de jeunes (souvent urbains) y ont participé au moins une fois, non comme engagement définitif, mais comme une expérience ponctuelle. D’autres codes incluent le port de vêtements noirs, l’utilisation de slogans comme « À l’assaut du ciel » ou le salut « P38 » (inspiré d’un pistolet). Cependant, ces pratiques ne définissent pas toujours une adhésion claire au mouvement. Les autonomes privilégient l’action immédiate à la théorie, ce qui rend leur projet politique parfois flou. Leur radicalité est aussi visible dans des initiatives comme l’occupation de logements vides ou des sabotages écologistes, bien que ces actions restent limitées en ampleur.
Les autonomes font l’objet de critiques, notamment de la part de la gauche traditionnelle, qui les accuse de réduire la radicalité à la violence ou au pillage, sans projet politique structuré. Le terme « toto », utilisé depuis les années 2000, désigne péjorativement ces militants, souvent perçus comme des petits-bourgeois en quête de sensations fortes. Certains autonomes eux-mêmes reconnaissent cette fragilité, notamment face à l’émergence de nouveaux mouvements comme l’intersectionnalité ou le wokisme, qui politisent les identités individuelles (genre, origine, handicap). Ces approches, diffusées via les réseaux sociaux, concurrencent l’autonomie sur le terrain de la radicalité. D’autres débats internes portent sur la gestion des conflits, comme les agressions au sein des collectifs féministes ou queer.
L’autonomie reste un mouvement disparate, marqué par un turnover constant de ses membres, en raison des modes de vie marginaux, des arrestations ou des désillusions. Malgré cela, il persiste, porté par l’affaiblissement des partis et syndicats traditionnels. Son héritage inclut des tactiques comme les caisses de grève ou les sabotages, qui ont aussi inspiré des mouvements comme les *Gilets jaunes* ou *Les Soulèvements de la Terre*. Cependant, son avenir est incertain : certains tentent de réorganiser la classe ouvrière, tandis que d’autres se contentent d’un activisme diffus, en attendant une prochaine crise sociale. Les vétérans du mouvement expriment souvent un sentiment d’échec, estimant avoir peu transformé la société malgré leurs sacrifices. Pourtant, l’autonomie continue de se renouveler, alimentée par son propre passé.

