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Géopolitique

Le premier pas de l’extrême droite, c’est de normaliser des mots extrêmes

Le Grand Continent · mis à jour il y a 14 j

Pour naviguer dans la politique de nos années Vingt, nous publions à partir de lundi un ambitieux Vocabulaire de l'extrême droite. Son directeur scientifique s'explique.

Vocabulaire comme porte d'entrée

L'article explique que le vocabulaire est le premier outil utilisé par l'extrême droite pour normaliser ses idées et rendre ses propositions acceptables dans le débat public. Ce processus commence par la diffusion de mots ou expressions jugés extrêmes, qui deviennent progressivement banals. Une fois ces termes intégrés dans le langage courant, les partis d'extrême droite peuvent espérer être perçus comme des options politiques légitimes. Par exemple, des concepts autrefois marginaux, comme le grand remplacement ou le marxisme culturel, sont aujourd'hui repris par des médias ou des responsables politiques, réduisant leur caractère choquant. Ce phénomène n'est pas limité à un pays : il s'observe des États-Unis à la Slovaquie, où des formations politiques autrefois marginales occupent désormais le centre de l'échiquier politique. Le travail des chercheurs du Vocabulaire de l'extrême droite vise à décrypter cette mécanique pour en révéler les mécanismes.

Fenêtre d'Overton élargie

La fenêtre d'Overton est un concept développé par le politologue américain Joseph P. Overton dans les années 1990. Elle désigne l'éventail des idées considérées comme acceptables dans le débat public à un moment donné. Selon l'article, cette fenêtre s'est considérablement élargie depuis les années 1990, permettant à des idées autrefois marginales de devenir dominantes. Peter Thiel, entrepreneur américain proche de l'extrême droite, a souligné cette évolution en comparant les États-Unis des années 2020 à l'Allemagne des années 1920. Il appelle à poser des questions 'très en dehors de la fenêtre d'Overton', une stratégie qui a contribué à normaliser des discours autrefois inacceptables. L'article précise que cette ouverture n'est pas une libération, mais un processus de normalisation quasi achevé, où des mots transgressifs deviennent progressivement des normes juridiques ou sociales.

Glossaire pour décrypter les mots

Le Vocabulaire de l'extrême droite est un projet collectif coordonné par Steven Forti, réunissant des historiens, sociologues, politologues et sociolinguistes européens. Publié à partir du 23 juillet 2026, il analyse des termes comme déclin de l'Occident, ordre naturel des choses, globalisme, marxisme culturel ou liberté d'expression. L'objectif n'est pas d'interdire ces mots, mais de révéler les intentions extrémistes qu'ils peuvent dissimuler. Par exemple, la liberté d'expression est un principe démocratique fondamental, mais elle est parfois détournée pour légitimer des discours de haine. Le glossaire montre que ces termes reposent souvent sur une logique binaire : un in-group moralement supérieur face à un out-group jugé inférieur et menaçant. Cette distinction justifie, selon les auteurs, des mesures radicales, y compris la violence.

Récits qui resurgissent

L'article souligne que les récits de l'extrême droite ne disparaissent jamais, mais se recyclent et s'adaptent aux contextes. Par exemple, le terme Reconquista, issu de l'extrême droite espagnole, a été repris par des figures comme Éric Zemmour en France. Pour comprendre cette circulation, les chercheurs utilisent la notion de rhizome, empruntée aux philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari. Un rhizome est une structure qui se développe de manière non linéaire, sans hiérarchie, et qui permet aux idées de se connecter entre elles. Ainsi, des concepts comme monarchie, apocalypse ou décadence resurgissent sous de nouvelles formes, tout en conservant leur essence antidémocratique. Ce processus maintient la pertinence de ces récits malgré les changements de contexte.

Technologie et nouveaux mots

L'extrême droite utilise des tactiques numériques pour diffuser ses idées, ce qui a donné naissance à un vocabulaire spécifique. Par exemple, la memetic warfare consiste à propager des idées extrémistes sous couvert d'humour ou de memes, afin de les rendre acceptables. Le terme cuckservative (contraction de cuckold et conservative), forgé par l'alt-right américaine, désigne les conservateurs jugés trop modérés. Ces mots sont souvent confinés à des communautés en ligne et peu connus en France, mais ils migrent vers d'autres pays avec quelques années de décalage. Par exemple, le parti espagnol Vox a repris l'expression derechita cobarde (petite droite lâche) pour critiquer le Parti populaire, une adaptation directe du cuckservative. Ces tactiques incluent aussi le trolling, le shitposting (publier des messages provocateurs), les bots (comptes automatisés) et l'astroturfing (simuler un soutien populaire spontané).

Ce que ça pourrait changer

L'article reconnaît que l'extrême droite progresse aussi parce que des problèmes réels, comme les inégalités, les migrations ou la crise de la représentation, ne sont pas suffisamment pris au sérieux par les partis traditionnels. Cependant, il insiste sur le fait que la normalisation de l'extrême droite repose aussi sur une stratégie linguistique et médiatique. Par exemple, des termes comme *remigration* ou *grand remplacement* transforment des débats complexes en slogans simplistes, alimentant des peurs. Les chercheurs soulignent que cette approche exploite des contradictions existantes, mais les détourne pour servir une vision antidémocratique. Leur travail vise à montrer comment ces mécanismes fonctionnent, afin d'aider les citoyens à les identifier et à y résister.

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