Torpiller les dépendances technologiques, inventer de nouvelles techniques
Notre dépendance matérielle à une civilisation en perdition nous enferme dans la techno-dystopie. Pour sortir de l’impuissance politique, d’aucuns appellent à se réapproprier la technologie pour en modifier les usages.
L’article explique la stratégie des néolibéraux face aux crises, notamment climatiques, comme celle de 2008. Philip Mirowski, dans son livre Never let a serious crisis go to waste, décrit une approche en deux temps. À court terme, ils nient le changement climatique pour gagner du temps, comme avec les marchés carbone (systèmes où les entreprises achètent des droits à polluer, créés en 2005). À long terme, ils préparent des solutions inefficaces mais qui renforcent leur contrôle, comme la géno-ingénierie (modification artificielle du climat), pour étendre la propriété privée jusqu’à l’atmosphère. Leur but n’est pas de résoudre les crises, mais de les exploiter pour imposer de nouveaux marchés. L’auteur cite Mirowski : « Les néolibéraux ont leur propre plan à large spectre pour répondre aux crises qui menacent leur monde ; il serait temps que leurs opposants s’en donnent un, eux aussi. »
L’article critique la rhétorique des gouvernements et des ONG environnementales, qui attribuent la résolution des crises climatiques à des écogestes (petits gestes individuels comme recycler ou économiser l’énergie). Cette approche, popularisée après 2004 par la compagnie pétrolière British Petroleum (BP) via une campagne de communication, détourne l’attention des causes structurelles. Les ONG comme Oxfam, Greenpeace ou le WWF participent à ce système en promouvant des calculateurs d’empreinte carbone (mesure de l’impact environnemental d’une activité) et des comportements individuels, tout en vivant de cette logique. L’auteur souligne l’ironie de cette transition : les mêmes slogans passent des gestes barrière (pendant la pandémie de Covid-19) à des appels à réduire sa consommation d’énergie, comme avec l’application LibertéWatts (créée en partenariat avec des réseaux électriques français pour inciter à économiser l’électricité).
L’article analyse comment les techniques modernes servent à renforcer le pouvoir politique et économique. Il cite le Great Reset de Klaus Schwab (2020), un projet du Forum économique mondial qui propose de « prendre soin de la planète comme de soi-même » en intégrant l’écologie dans le capitalisme. Cette logique, adoptée par les néolibéraux et certains militants, transforme les crises en opportunités pour étendre le contrôle sur les individus. Par exemple, en cas de canicule, le ministère de l’Intérieur français incite à boire et à rester au frais, illustrant une infantilisation (réduction des citoyens à un rôle passif) où l’État gère même les besoins biologiques. L’auteur rappelle que cette stratégie s’inscrit dans une longue tradition de technocratie (gouvernement par des experts techniques), remontant aux années 1930 et aux idées de Saint-Simon (philosophe français du XIXe siècle) ou du positivisme (courant philosophique valorisant la science).
L’article explore les racines chrétiennes et monastiques du capitalisme technique. Des historiens comme Rodney Stark (Le triomphe de la Raison) montrent que les moines catholiques, dès le IXe siècle, ont développé des méthodes de gestion économique pour leurs monastères, posant les bases du capitalisme. Le monachisme bénédictin (ordre religieux fondé par saint Benoît au VIe siècle) est décrit comme une « multinationale » utilisant la règle de saint Benoît (ensemble de principes organisant la vie monastique) pour une gestion efficace. L’auteur cite Dom Hugues Minguet : « Notre technique de ‘moine-agement’ doit être performante. » Cette approche a permis d’unifier les techniques en Europe, notamment pendant la Renaissance (XVe-XVIe siècles) et la Révolution industrielle (XVIIIe-XIXe siècles), transformant les sociétés en systèmes techniques unifiés.
L’article remet en cause l’idée que la technique se réduit à un instrument (outil neutre et utilitaire). Il s’appuie sur des penseurs comme Hugues de Saint-Victor (théologien du XIIe siècle) ou Marcel Jousse (anthropologue du XXe siècle) pour montrer que les techniques façonnent nos formes de vie (manières d’exister et d’interagir avec le monde). Par exemple, une cuillère n’est pas qu’un objet pour boire : ses variations culturelles (cuillère touareg, bretonne, etc.) reflètent des modes de vie distincts. Les smartphones illustrent cette puissance : ils ne sont pas de simples outils, mais transforment notre rapport à nous-mêmes et aux autres, au point de nous « absorber ». L’auteur souligne que la pluralité des techniques (diversité des méthodes et outils) est essentielle pour préserver la diversité des formes de vie, contrairement à une vision chrétienne qui associe cette pluralité à la Chute (perte de l’unité originelle avec Dieu).
L’article lie la question des techniques à une dimension cosmique (liée à l’univers et à notre place en son sein). Il cite Walter Benjamin, qui oppose l’expérience cosmique de l’homme antique (lié aux astres et à la nature) à celle de l’homme moderne, coupé des étoiles par les satellites comme Starlink (réseau de satellites d’Elon Musk, lancé en 2019). Benjamin écrit : « Rien ne distingue davantage l’homme antique de l’homme moderne que son abandon à une expérience cosmique que ce dernier connaît à peine. » La technique, selon lui, ne domine pas la nature mais modifie notre rapport au monde. L’auteur rappelle que cette idée rejoint celle de Langdon Winner (philosophe des techniques), pour qui les techniques créent des régimes d’instrumentalité (façons dont les outils organisent nos vies) et des mondes d’objectivité (réalités construites par ces outils).
L’article souligne que la question des techniques est avant tout une question *éthique* (liée à ce qui est bien ou mal). Il rappelle que cette évidence s’est perdue avec la disparition du *monde ouvrier* (classes laborieuses du XIXe-XXe siècles) et de l’*éthique hacker* (culture des programmeurs valorisant la liberté et la collaboration, née dans les années 1980). L’auteur cite Thomas Jefferson (président des États-Unis, 1801-1809), qui critiquait le *système manufacturier* (industrie de masse) pour son asservissement des travailleurs, ou Franz Kafka, qui distinguait les techniques favorisant les relations humaines de celles qui les appauvrissent. L’article conclut que la technique n’est pas neutre : elle façonne nos gestes, nos corps et nos esprits, et donc nos valeurs. La seule façon de s’en libérer est de repenser nos *formes de vie* et nos rapports au monde.

