Eric Berr : « Le mariage de Marx et de Keynes est au cœur du programme de Jean-Luc Mélenchon »
Planification, investissements, fiscalité, dette, transition écologique, lutte contre les inégalités, protectionnisme… l’économiste Eric Berr, proche de la France insoumise, expose les bases intellectuelles des « Mélenchonomics »..
Jean-Luc Mélenchon, figure politique française et cofondateur du mouvement La France insoumise, s'appuie sur un cadre économique original pour proposer une alternative aux politiques traditionnelles. Ce cadre, surnommé les Mélenchonomics, est principalement défini par l'économiste Eric Berr, proche de Mélenchon. Berr explique que cette approche combine deux courants majeurs de la pensée économique : le marxisme et le keynésianisme. Le marxisme, inspiré par Karl Marx, prône une critique du capitalisme et une redistribution des richesses pour réduire les inégalités. Le keynésianisme, développé par John Maynard Keynes, recommande une intervention forte de l'État dans l'économie pour stimuler la croissance et lutter contre le chômage. Mélenchon propose ainsi de marier ces deux approches pour proposer une politique économique à la fois ambitieuse et redistributive.
L'un des piliers des Mélenchonomics est la planification économique, un concept qui consiste pour l'État à définir des objectifs de production et d'investissement à moyen et long terme. Cette méthode, inspirée des modèles soviétiques mais adaptée aux démocraties modernes, vise à orienter l'économie vers des priorités sociales et écologiques. Par exemple, l'État pourrait planifier la construction de logements sociaux, le développement des énergies renouvelables ou encore la modernisation des infrastructures. Contrairement à une économie de marché pure, où les décisions sont laissées aux acteurs privés, la planification permet de corriger les déséquilibres et de réduire les gaspillages. Cependant, cette approche soulève des questions sur son efficacité et sa compatibilité avec les règles du marché unique européen.
Les Mélenchonomics prévoient une augmentation massive des investissements publics, financés par l'État et les collectivités locales. Ces investissements visent à relancer l'économie française en créant des emplois et en modernisant les secteurs stratégiques comme la santé, l'éducation ou les transports. Par exemple, le programme de Mélenchon prévoit de consacrer 100 milliards d'euros sur cinq ans à des projets d'infrastructures et de transition écologique. Ces dépenses seraient financées en partie par une hausse des impôts sur les grandes entreprises et les ménages les plus aisés. L'objectif est de réduire le chômage et de stimuler la croissance, tout en améliorant le bien-être social. Cependant, cette politique soulève des débats sur son impact sur la dette publique et la compétitivité de l'économie française.
La fiscalité occupe une place centrale dans les Mélenchonomics. Le programme propose une fiscalité plus progressive, c'est-à-dire que le taux d'imposition augmente avec les revenus. Par exemple, les ménages les plus modestes pourraient bénéficier d'une baisse d'impôts, tandis que les plus riches et les grandes entreprises verraient leurs prélèvements augmenter. Concrètement, Mélenchon envisage de rétablir un impôt sur la fortune (ISF) et d'augmenter les taux marginaux d'imposition pour les revenus les plus élevés. L'objectif est de réduire les inégalités en redistribuant une partie des richesses des plus aisés vers les plus modestes. Cette approche s'inspire des travaux de Thomas Piketty, économiste français spécialiste des inégalités. Cependant, elle pourrait décourager l'investissement privé et entraîner des départs de contribuables fortunés.
Les Mélenchonomics remettent en cause les règles traditionnelles de gestion de la dette publique et du déficit budgétaire. Contrairement aux politiques d'austérité, qui visent à réduire la dette en limitant les dépenses publiques, Mélenchon propose de maintenir un déficit structurel pour financer ses investissements. Par exemple, son programme prévoit un déficit public de 3 % du PIB pendant plusieurs années, contre les 3 % maximum imposés par les traités européens. L'idée est que la dette peut être soutenable si elle sert à financer des projets utiles à long terme, comme la transition écologique. Cependant, cette approche est critiquée par les partisans de l'équilibre budgétaire, qui craignent une hausse des taux d'intérêt et une perte de confiance des marchés financiers.
La transition écologique est un axe majeur des Mélenchonomics. Mélenchon propose un plan ambitieux pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et atteindre la neutralité carbone d'ici 2050. Ce plan inclut des investissements massifs dans les énergies renouvelables, la rénovation thermique des bâtiments et les transports propres. Par exemple, il envisage de consacrer 20 milliards d'euros par an à la transition écologique, financés par une taxe sur les superprofits des entreprises polluantes. L'objectif est de concilier lutte contre le réchauffement climatique et justice sociale, en évitant que les mesures écologiques ne pèsent davantage sur les ménages modestes. Cette approche s'inspire des travaux de l'économiste Kate Raworth, qui prône une économie respectueuse des limites planétaires.
La réduction des inégalités est un objectif central des Mélenchonomics. Mélenchon propose plusieurs mesures pour y parvenir, comme l'augmentation du SMIC (Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance) à 1 600 € net par mois, la création d'un revenu universel d'existence de 1 000 € par mois pour les jeunes et les seniors, ou encore le renforcement des droits des travailleurs avec la semaine de 32 heures. Ces mesures visent à améliorer le pouvoir d'achat des ménages les plus modestes et à réduire l'écart entre les plus riches et les plus pauvres. Par exemple, le programme prévoit de réduire de moitié le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, qui s'élève aujourd'hui à 9 millions en France. Cependant, ces propositions soulèvent des questions sur leur financement et leur impact sur l'emploi.
Les *Mélenchonomics* intègrent une dimension **protectionniste**, c'est-à-dire une volonté de protéger l'économie française des effets négatifs de la mondialisation. Mélenchon propose de rétablir des **barrières douanières** pour limiter les importations de produits étrangers et soutenir les industries locales. Par exemple, il envisage d'instaurer des **taxes aux frontières** sur les produits importés ne respectant pas les normes sociales ou environnementales européennes. L'objectif est de préserver les emplois en France et de réduire la dépendance aux chaînes d'approvisionnement mondiales. Cette approche s'inspire des travaux de l'économiste **Ha-Joon Chang**, qui défend l'idée que les pays en développement peuvent se protéger pour favoriser leur industrialisation. Cependant, le protectionnisme est souvent critiqué pour son risque de représailles commerciales et de hausse des prix pour les consommateurs.

