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Géopolitique

Où faut-il aller pour aimer l’Allemagne ?

Le Grand Continent · mis à jour il y a 19 j

La philosophe et helléniste raconte son attachement à une nation condamnée à se méfier d’elle-même. L’article Où faut-il aller pour aimer l’Allemagne ? est apparu en premier sur Le Grand Continent..

Chute du Mur de Berlin

L’auteure évoque son attachement à l’Allemagne à travers l’événement historique de la chute du Mur de Berlin dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989. Cet événement marque la fin de la division entre la RDA (Allemagne de l’Est, communiste) et la RFA (Allemagne de l’Ouest, démocratique). La scène décrite montre des milliers d’Est-Berlinois se rendant spontanément vers le poste-frontière de la Bornholmer Strasse après une déclaration confuse du porte-parole du régime est-allemand, Günter Schabowski, annonçant l’ouverture immédiate des frontières. Les gardes, débordés, finissent par lever les barrières, permettant aux Berlinois de l’Est de traverser librement. L’auteure souligne l’émotion partagée face à cet événement, perçu comme un symbole d’espoir et de liberté pour une génération marquée par la guerre froide.

Génération des 'sans pères'

L’article aborde la génération allemande née dans les années 1940, surnommée les « sans pères ». Ces jeunes ont grandi dans un pays détruit à 70 % par la Seconde Guerre mondiale, occupé jusqu’en 1949, et marqué par l’« année zéro » (1945), où la survie primait sur tout. Leurs pères, souvent complices ou victimes du nazisme, étaient des Mitläufer (« suiveurs »), des hommes brisés par la guerre ou la détention en URSS, incapables d’expliquer leur rôle passé. Cette génération, élevée dans le silence et l’impuissance, a développé une méfiance profonde envers leurs aînés, incapables de rendre compte de l’horreur nazie. Leur révolte, notamment dans les années 1960, s’exprimera par des mouvements comme la Fraction armée rouge (RAF), bien que l’auteure rejette la violence de cette organisation.

Miracle économique allemand

Dans les années 1960, l’Allemagne de l’Ouest connaît un essor économique sans précédent, appelé le Wirtschaftswunder (« miracle économique »). Ce boom contraste avec la frustration d’une jeunesse qui découvre que d’anciens nazis occupent encore des postes clés dans l’État, notamment dans les services de renseignement et le secteur privé. La guerre du Vietnam et la prospérité apparente de la société ouest-allemande exacerbent le sentiment de trahison chez les jeunes, qui remettent en cause un passé non assumé. Cette période voit émerger des mouvements étudiants radicaux, comme la RAF, dont l’auteure souligne le rejet de la violence politique, tout en reconnaissant leur rôle dans la remise en question de la société allemande.

Dénazification tardive

L’auteure souligne qu’après les violences des années 1960-1970, l’Allemagne a engagé une deuxième phase de dénazification, cette fois-ci portée par les Allemands eux-mêmes. Contrairement à la première dénazification imposée par les Alliés après 1945, cette initiative a pris la forme de procès publics visant des personnes ayant échappé aux enquêtes américaines. Ces procès, bien que tardifs, ont permis de juger des accusés alors octogénaires ou nonagénaires, illustrant une volonté de justice tardive mais nécessaire. Cette démarche s’inscrit dans une réflexion plus large sur la responsabilité individuelle face au passé nazi, au-delà de la culpabilité collective.

Série Heimat et mémoire

La série télévisée Heimat, créée par Edgar Reitz en 1984, est présentée comme une réponse allemande à la diffusion de la mini-série américaine Holocauste (1979), qui avait choqué la population allemande. Heimat raconte l’histoire d’une famille modeste de la Moselle à Munich, de 1919 aux années 1970, en mettant l’accent sur les traumatismes de la guerre et la quête d’identité allemande. La série, projetée en France en 1984 par Patrice Chéreau, a marqué une génération par sa poésie et sa profondeur, offrant une vision alternative à la narration hollywoodienne. Elle explore le concept d’Heimat (patrie, sentiment d’appartenance), central dans la culture allemande, tout en questionnant la possibilité de vivre malgré un passé lourd.

Devoir de mémoire allemand

En 2013, Berlin organise une campagne commémorative pour les 80 ans de la prise de pouvoir par Hitler (30 janvier 1933). Des affiches placardées sur les colonnes Morris de l’avenue Unter den Linden rappellent le sort des opposants, des Juifs et des intellectuels exilés ou assassinés. Cette initiative illustre une approche allemande de la mémoire, centrée sur la responsabilité individuelle et la préservation des archives, plutôt que sur la culpabilité collective. L’auteure souligne que l’Allemagne assume aujourd’hui son rôle de gardien de la mémoire historique, tout en refusant de célébrer des victoires nationales, en raison de son histoire tragique.

Absence de récit national

Contrairement à la France, l’Allemagne ne possède pas de récit national glorieux, car son histoire est marquée par des défaites et des destructions (guerre des Paysans au XVIe siècle, guerre de Trente Ans, deux guerres mondiales). Les rares victoires célébrées, comme celle d’Arminius contre les Romains en l’an 9 à la bataille de la forêt de Teutoburg, sont marginales. Les monuments allemands ne célèbrent pas des triomphes, mais rappellent « jamais plus ». L’appartenance nationale allemande repose davantage sur la langue et la culture que sur des événements historiques positifs. Goethe et Schiller, dans leurs Xénies, interrogeaient déjà cette absence de cohésion nationale, soulignant la difficulté à définir une identité allemande unifiée.

Langue et culture allemandes

L’allemand est une langue ancienne, parlée avant l’ère chrétienne sous une forme archaïque, bien avant que le français ne soit reconnu comme langue distincte au IXe siècle. Avant la Première Guerre mondiale, l’allemand était parlé de Strasbourg à Königsberg (Kaliningrad) et en Galicie (Ukraine actuelle), couvrant une grande partie de l’Europe centrale. La langue a aussi servi de lien pour les minorités juives d’Europe centrale. L’auteure évoque la phrase d’Elias Canetti, soulignant la responsabilité des exilés allemands de « sauver la langue allemande » de la défiguration nazie. Des écrivains comme Thomas Mann, Elias Canetti ou Manès Sperber ont continué à écrire en allemand malgré leur exil, faisant de la langue un symbole de résistance culturelle.

Montée des populismes

L’auteure s’inquiète de la montée du parti Alternative für Deutschland (AfD), créé en 2013 comme un mouvement anti-européen avant de devenir un parti populiste, anti-immigration et ambigu sur le passé nazi. L’AfD capte les voix des électeurs se sentant abandonnés, mais son électorat reste moins stable que celui du Rassemblement national en France. L’Allemagne tente de répondre à cette montée par un projet de réformes nationales, le Zeitenwende (tournant), annoncé en 2022, visant à moderniser le pays et à renforcer sa cohésion. L’auteure souligne que cette initiative pourrait influencer l’évolution politique du pays dans les années à venir.

Ce que ça pourrait changer

Manès Sperber (1905-1984), beau-père de l’auteure, est présenté comme une figure majeure de la culture allemande et juive. Né en Galicie orientale (alors shtetl hassidique), il grandit à Vienne puis s’installe à Berlin en 1927. Membre du parti communiste, il est arrêté par la Gestapo en 1933 mais libéré rapidement. Il fuit en France, où il contribue à l’accueil des réfugiés allemands. Rompant avec le communisme en 1937, il s’engage dans l’armée française en 1939 avant de rejoindre la résistance. Proche d’André Malraux et Raymond Aron, il incarne le lien entre culture allemande et engagement intellectuel, malgré les fractures politiques de son époque.

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