Entre conflits armés et El Niño, la dangereuse convergence des crises en mer Rouge
L’ESSENTIEL La guerre perturbe les routes commerciales de la mer Rouge, renchérissant les importations de céréales, de carburant et d’engrais et menaçant l’approvisionnement régional. El Niño aggrave la situation climatique, avec une sécheresse et des chaleurs extrêmes suivies de possibles inondations, mettant à mal récoltes et élevages.
La région de la mer Rouge est actuellement frappée par deux crises majeures qui se renforcent mutuellement. D’une part, des conflits armés perturbent gravement la navigation maritime, notamment dans les détroits stratégiques d’Ormuz et de Bab el-Mandeb. Ces détroits sont des passages obligés pour environ 15 % du commerce maritime mondial, dont 8 % du commerce de céréales. D’autre part, un phénomène climatique intense appelé El Niño aggrave la situation. Confirmé par l’Organisation météorologique mondiale (OMM) en juin 2026, cet épisode climatique se caractérise par des sécheresses extrêmes suivies de pluies diluviennes, menaçant les récoltes et les élevages dans des pays déjà fragiles comme le Soudan, la Somalie et le Yémen. Ces deux crises, bien que distinctes, combinent leurs effets pour créer une situation de vulnérabilité sans précédent dans une région déjà en proie à l’instabilité politique et aux déplacements de populations.
Les attaques menées par les rebelles houthistes contre les navires commerciaux en mer Rouge depuis novembre 2023 ont provoqué une chute drastique du trafic maritime dans le canal de Suez. En quelques mois, le trafic quotidien est passé de 4 millions à 1,7 million de tonnes, soit une baisse de 57 %. Pour éviter la zone de conflit, de nombreux navires ont contourné le Cap de Bonne-Espérance en Afrique du Sud, allongeant leurs trajets de 10 à 14 jours et augmentant les coûts de carburant d’environ 1 million de dollars par voyage. Cette situation a entraîné une hausse des prix du blé, du carburant et des engrais en Afrique de l’Est. Par exemple, le Yémen, qui importe 90 % de ses céréales de base, a vu sa situation alimentaire se dégrader, forçant le Programme alimentaire mondial (PAM) à suspendre en décembre 2023 la distribution de nourriture dans certaines zones sous contrôle des autorités de Sanaa faute de financements suffisants.
L’épisode El Niño de 2026, annoncé par l’OMM en juin, devrait s’intensifier jusqu’à l’automne. Pour la Corne de l’Afrique et le sud de la péninsule Arabique, cela signifie des températures extrêmes et un grave déficit de précipitations entre juin et septembre 2026. Les prévisionnistes régionaux comparent déjà cette sécheresse à celles de 1997 et 2023, deux années particulièrement destructrices pour les récoltes. Entre octobre et décembre, des pluies intenses et des inondations sont également redoutées, rappelant les catastrophes de 1997-1998. Ces extrêmes climatiques, sécheresse puis inondations, privent les agriculteurs et éleveurs d’une période de stabilité pour reconstruire leurs moyens de subsistance, les maintenant dans une situation de vulnérabilité chronique. Les pays concernés, comme l’Éthiopie, le Soudan du Sud, l’Ouganda et le Yémen, sont déjà fragilisés par des conflits et des déplacements forcés.
La combinaison des deux crises menace gravement la sécurité alimentaire dans la région. Au Soudan, en juin 2026, 19,5 millions de personnes, soit 41 % de la population, souffrent d’une faim aiguë, avec une famine confirmée dans plusieurs zones comme le camp de Zamzam ou la ville d’El Fasher. En Somalie, 6 millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë, dont 1,9 million au niveau « urgence ». Au Yémen, 18,3 millions de personnes vivent dans l’insécurité alimentaire aiguë, et l’appel humanitaire de l’ONU n’était financé qu’à hauteur de 19 % au 21 juillet 2026. Ces pays ne disposent d’aucune marge de manœuvre pour absorber un choc supplémentaire sur leurs importations, déjà perturbées par les conflits. Djibouti joue un rôle central dans cette dynamique, car plus de 90 % du commerce éthiopien transite par ses ports, et le PAM y exploite une base logistique humanitaire régionale avec des silos à grains d’une capacité de 40 000 tonnes.
Pour faire face à cette situation sans précédent, cinq mesures concrètes pourraient être mises en œuvre. Premièrement, il est proposé de prioriser les cargaisons de nourriture et d’engrais en leur accordant des escortes navales et des assurances adaptées, afin d’éviter qu’elles ne soient traitées comme des marchandises ordinaires. Deuxièmement, des négociations diplomatiques indirectes avec les houthistes pourraient être engagées pour sécuriser les trajets des navires humanitaires, sur le modèle de l’*initiative céréalière de la mer Noire* de 2022. Troisièmement, le financement humanitaire doit être mobilisé avant que les récoltes ne soient mauvaises, en utilisant des mécanismes d’action anticipative comme les transferts de fonds ou le prépositionnement de stocks. Quatrièmement, les infrastructures d’urgence climatiques de Djibouti pourraient être optimisées pour mieux répondre à la crise. Enfin, l’Éthiopie et Djibouti pourraient renforcer la connectivité de leurs terminaux portuaires et harmoniser les barrières douanières pour réduire les coûts des produits de base.

