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Quand le saumon ne remonte plus la rivière

ICI Radio-Canada · mis à jour il y a 23 j

Eaux chaudes, niveaux bas : l’habitat de la rivière Ouelle est de plus en plus inhospitalier pour le saumon..

La rivière Ouelle en crise

La rivière Ouelle, située au Bas-Saint-Laurent, est un exemple frappant de déclin d’un écosystème autrefois prospère. Autrefois célèbre pour sa population de saumons atlantiques et ses fosses de pêche réputées comme La Cavée, elle est aujourd’hui déserte depuis six ans. La pêche sportive y est interdite depuis 2020 en raison d’une population de saumons jugée critique. Ce déclin s’explique par des eaux de plus en plus chaudes et des niveaux d’eau historiquement bas, rendant l’habitat inhospitalier pour le saumon. La rivière, qui serpente à travers des paysages sauvages, est aujourd’hui marquée par des infrastructures abandonnées et un silence pesant, rappelant une époque révolue.

Le témoignage d'un guide

Christian Milliard, guide de pêche pendant 40 ans sur la rivière Ouelle, décrit avec émotion la transformation de ce lieu. Dans les années 1990, il capturait jusqu’à 35 saumons en une journée, un exploit aujourd’hui inimaginable. Il se souvient d’une époque où la rivière regorgeait de pêcheurs, notamment à La Cavée, un sanctuaire naturel aujourd’hui désert. Milliard souligne que la rivière était si riche que les saumons toléraient des eaux à 28°C, un record pour l’espèce. Cependant, des épisodes de canicule ont causé la mort de 300 saumons en 2020, un drame qui a marqué un tournant dans l’histoire de la rivière.

Les causes du déclin

Le déclin du saumon dans la rivière Ouelle est multifactoriel. D’abord, la drave (technique d’exploitation forestière consistant à faire descendre les troncs d’arbres dans les rivières) a vidé la rivière de ses saumons au début du XXe siècle. Ensuite, les ensemencements massifs de saumons juvéniles (tacons) entre les années 1960 et 2000 ont maintenu artificiellement la population, mais sans résoudre les problèmes structurels. Aujourd’hui, le réchauffement climatique aggrave la situation : les étés de plus en plus chauds font monter la température de l’eau jusqu’à 30°C, un seuil mortel pour le saumon. Les épisodes d’étiage (baisse extrême du niveau d’eau) deviennent plus fréquents et sévères.

Un écosystème fragilisé

La rivière Ouelle est un cas particulier car elle coule principalement dans des terres privées et traverse des zones agricoles. Les bandes riveraines (zones végétalisées en bordure de rivière) sont souvent absentes ou dégradées, ce qui prive le cours d’eau d’ombre et accélère son réchauffement. Les coupes forestières en amont perturbent aussi l’hydrologie : l’eau s’écoule plus rapidement, provoquant des crues soudaines suivies de périodes de sécheresse. Ces changements affectent non seulement le saumon, mais aussi d’autres espèces comme l’anguille d’Amérique ou l’éperlan arc-en-ciel. Les riverains observent déjà la disparition d’oiseaux comme les balbuzards ou les martins-pêcheurs.

Les acteurs et leurs rôles

Plusieurs acteurs interviennent dans la gestion de la rivière Ouelle. La Société de gestion de la rivière Ouelle (SGRO), dissoute en 2020, a tenté de préserver l’écosystème sans succès, ce qui a été vécu comme un échec par ses membres, dont Nathalie Joannette, ex-présidente. L’Organisme de bassins versants de Kamouraska, L’Islet et Rivière-du-Loup (OBAKIR) travaille aujourd’hui à protéger les refuges thermiques, des zones où l’eau reste fraîche grâce à des affluents. Le ministère de l’Environnement ne compte plus les saumons adultes depuis 2020, mais suit l’abondance des juvéniles : seulement huit ont été recensés en 2025, et aucun en 2026.

Des rivières similaires menacées

La situation de la rivière Ouelle pourrait préfigurer le sort d’autres rivières à saumon du Bas-Saint-Laurent, comme la Mitis, la Rimouski ou la Matane. Emmanuelle Chrétien, professeure d’écologie à l’UQAR, souligne que ces rivières partagent des caractéristiques similaires : basses terres du Saint-Laurent, terres privées en majorité, et pression agricole. Elle insiste sur l’urgence de protéger les couvert forestiers et les bandes riveraines pour limiter les perturbations. Sans action, ces rivières pourraient connaître le même déclin, avec des conséquences en cascade sur la biodiversité locale.

Ce que ça pourrait changer

Face à ce constat alarmant, des initiatives locales tentent de limiter les dégâts. OBAKIR mène un projet pour identifier et protéger des *refuges thermiques*, des zones où l’eau reste fraîche grâce à des affluents. L’organisme collabore avec des propriétaires privés pour aménager des zones d’ombre durables. Cependant, ces mesures sont considérées comme une goutte d’eau face à l’ampleur des menaces. Les experts rappellent que la protection du saumon passe aussi par une meilleure gestion des bassins versants, une réduction des coupes forestières et un respect strict des bandes riveraines.

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