L’écrivain peut-il encore être “seul contre tous” ?
Depuis Rousseau, l’écrivain se pense souvent comme une exception au sein d’une société d’égaux. Dans son dernier livre, Alexandre de Vitry retrace deux siècles d’"individualisme littéraire" et interroge une figure paradoxale : celle de l’auteur qui veut rester seul contre tous..
L’écrivain moderne se conçoit comme un individu à part, une figure solitaire qui se distingue dans une société où tous sont égaux. Cette idée émerge avec le romantisme au XVIIIe siècle, un mouvement artistique et intellectuel qui valorise l’expression des émotions et de la singularité. Avant cette période, les auteurs s’inscrivaient souvent dans des traditions collectives, comme les guildes ou les cercles littéraires. Le philosophe Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), figure centrale du romantisme, incarne cette transformation en affirmant que l’écrivain doit incarner une voix unique, seul contre tous. Son œuvre, comme Les Confessions (1782), illustre cette quête d’authenticité individuelle face à une société perçue comme uniformisante. Cette vision a profondément influencé la littérature occidentale, faisant de l’auteur un symbole de rébellion et d’autonomie.
L’individualisme littéraire désigne une posture où l’écrivain revendique une singularité absolue, presque une supériorité morale ou intellectuelle. Cette notion est explorée dans l’ouvrage Seul contre tous. Histoire de l’individualisme littéraire (2026) d’Alexandre de Vitry, professeur de littérature à l’Université de Rouen. L’auteur y retrace deux siècles de cette tradition, de Maurice Barrès (1862-1923), écrivain nationaliste qui célébrait l’individu comme pilier de la nation, à Jean-Paul Sartre (1905-1980), philosophe et écrivain engagé pour qui l’écrivain doit assumer une responsabilité sociale tout en restant libre. Le livre interroge cette figure paradoxale : comment un auteur peut-il se présenter comme un outsider dans une société qui, depuis la Révolution française, promeut l’égalité de tous les citoyens ?
La démocratie moderne, fondée sur l’égalité des droits, entre en tension avec l’image romantique de l’écrivain seul contre tous. Dans une société où chaque individu est censé avoir une voix, comment justifier le statut exceptionnel de l’auteur ? Alexandre de Vitry souligne que cette contradiction est au cœur de l’individualisme littéraire. Par exemple, Guillaume Dustan (1965-2016), écrivain et militant LGBTQ+, a incarné cette posture en revendiquant une marginalité assumée tout en participant aux débats publics. La démocratie, en démocratisant l’accès à la parole, rend plus difficile pour l’écrivain de se présenter comme une exception. Pourtant, certains auteurs continuent de cultiver cette image, comme une forme de résistance ou de provocation.
Aujourd’hui, l’écrivain doit concilier deux impératifs contradictoires : s’affirmer comme un individu unique tout en s’inscrivant dans un monde où la visibilité est souvent collective. Les réseaux sociaux, par exemple, transforment la façon dont les auteurs interagissent avec leur public, brouillant les frontières entre singularité et conformisme. Alexandre de Vitry note que cette tension est particulièrement visible dans les débats sur la cancel culture ou les polémiques littéraires, où les auteurs sont à la fois célébrés pour leur audace et critiqués pour leurs prises de position. Le paradoxe réside dans le fait que l’écrivain, autrefois symbole de rébellion solitaire, doit désormais naviguer entre une quête d’originalité et les attentes d’une société hyperconnectée.
L’héritage du romantisme et de l’*individualisme littéraire* reste puissant, même si son sens a évolué. **Alexandre de Vitry** explique que cette tradition a façonné une certaine idée de la littérature comme espace de liberté absolue, où l’auteur peut critiquer, subvertir ou inventer sans compromis. Pourtant, cette vision est aujourd’hui remise en question par des mouvements comme le *réalisme social* ou les théories décoloniales, qui remettent en cause l’idée d’un auteur neutre ou universel. L’ouvrage de de Vitry invite à réfléchir sur la pertinence de cette posture à l’ère des algorithmes, des plateformes numériques et des crises politiques. L’écrivain peut-il encore être *seul contre tous* dans un monde où la singularité est à la fois valorisée et monétisée ?

