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Clément Le Ludec : « Ne pas voir le travail de données nécessaire à l’IA nous arrange »

Next.ink · mis à jour 2 oct.

Dans son essai Les damnés de la donnée, publié ce 2 octobre chez Raisons d’Agir, le sociologue Clément Le Ludec explore les conditions de travail des annotateurs de données destinées au marché français. Il argumente pour une réelle valorisation de leur expertise dans la chaîne de fabrication de l’IA.

L'IA cache un travail invisible

Clément Le Ludec publie en 2026 l'essai Les damnés de la donnée, La subalternisation du travail de l’intelligence artificielle, qui révèle un paradoxe central dans le développement de l'intelligence artificielle (IA). Selon lui, les récits médiatiques et industriels mettent en avant l'automatisation et l'innovation des systèmes d'IA, mais occultent systématiquement le travail humain indispensable à leur fonctionnement. Ce travail, souvent appelé micro-travail ou travail du clic, consiste à préparer, classer et étiqueter des masses de données pour entraîner les algorithmes. Sans cette étape, les IA ne pourraient ni apprendre ni fonctionner correctement. L'auteur souligne que cette invisibilisation arrange les acteurs du secteur, car elle permet de présenter l'IA comme une technologie purement automatisée, sans dépendre de main-d'œuvre sous-payée ou externalisée.

Le micro-travail en France

Dès 2018, Clément Le Ludec, aux côtés de Paola Tubaro et Antonio Casilli, a mené une enquête sur le micro-travail en France dans le cadre du projet Digital platform labor (DiPLab). Ce terme désigne des tâches réalisées en ligne, comme l'annotation de données, la modération de contenu ou la transcription, qui alimentent les algorithmes d'IA. L'étude a révélé que ces activités, souvent présentées comme un simple complément de revenu, représentent parfois l'essentiel des ressources financières pour des personnes vivant du Revenu de Solidarité Active (RSA). Par exemple, gagner 50 euros par mois grâce à ces tâches peut avoir un impact significatif pour ces travailleurs. Pourtant, ces emplois restent précaires, mal rémunérés et peu reconnus, malgré leur rôle clé dans l'écosystème technologique français.

Externalisation vers Madagascar

Pour approfondir son enquête, Clément Le Ludec s'est intéressé à l'externalisation (ou outsourcing) des tâches d'annotation de données vers des pays comme Madagascar. Ce pays africain francophone est historiquement lié à la France dans le domaine de l'externalisation des processus métier (BPO, Business Process Outsourcing), un secteur qui consiste à déléguer des tâches administratives ou techniques à des prestataires étrangers. Dès les années 1980-1990, Madagascar a joué un rôle clé dans la numérisation de documents français, comme les archives de presse ou les livres, envoyés par avion pour être scannés avant d'être renvoyés sous forme numérique. Aujourd'hui, ce pays est devenu un hub pour l'annotation de données destinées aux IA françaises, souvent dans des conditions de travail précaires et mal connues.

Conditions des annotateurs malgaches

Clément Le Ludec a enquêté directement auprès d'annotateurs malgaches, dont le travail est essentiel au marché français de l'IA. Ces travailleurs, souvent peu formés et mal payés, réalisent des tâches comme le classement d'images, la transcription de texte ou la modération de contenu pour améliorer les algorithmes. Leur activité, bien que cruciale, reste invisible dans les discours sur l'IA et est rarement mentionnée dans les médias ou les rapports industriels. L'auteur souligne que cette externalisation permet aux entreprises françaises de réduire leurs coûts tout en maintenant une image d'innovation technologique autonome. Les conditions de travail de ces annotateurs, souvent sous-payés et sans protection sociale, illustrent les inégalités structurelles du secteur.

Ce que ça pourrait changer

L'externalisation du travail d'annotation vers des pays comme Madagascar a un impact direct sur l'économie française. Elle permet aux start-ups et aux entreprises du secteur de l'IA de bénéficier de main-d'œuvre bon marché, tout en se concentrant sur le développement de leurs produits. Cependant, cette pratique soulève des questions éthiques et économiques. D'une part, elle contribue à la précarisation des travailleurs malgaches, dont les revenus sont souvent insuffisants pour vivre décemment. D'autre part, elle crée une dépendance des entreprises françaises à une main-d'œuvre étrangère, tout en masquant les coûts réels de production de l'IA. Clément Le Ludec montre que cette externalisation arrange les acteurs du secteur, car elle leur permet de présenter l'IA comme une technologie autonome et innovante, sans mettre en lumière les conditions de travail qui la rendent possible.

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