Le Japon comme méthode
À Kyoto, le professeur de littératures comparées du Collège de France a découvert une nouvelle manière de lire le grand livre du monde. L’article Le Japon comme méthode est apparu en premier sur Le Grand Continent..
L’auteur de l’article, Florent Zemmouche, explique que son intérêt pour le Japon ne remonte pas à l’enfance. Adolescent, il était fasciné par l’Inde et la Chine, étudiant notamment le sanskrit et les philosophies taoïstes. Son attachement au Japon est né plus tard, encouragé par sa mère, qui lisait sur ce pays et avait correspondu avec un Japonais dans sa jeunesse. Ce n’est qu’en ayant l’opportunité de vivre au Japon qu’il a finalement choisi ce pays pour une série d’été, malgré son absence initiale d’attirance pour lui. Cette expérience a marqué un tournant dans sa perception du Japon, qu’il décrit comme une méthode de vie et de pensée.
L’une des révélations majeures de l’auteur lors de son séjour au Japon a été la découverte du shintoïsme, une religion autochtone japonaise centrée sur le culte des Kami, des divinités associées à la nature et aux éléments sacrés. Contrairement à d’autres religions, le shintoïsme ne se limite pas à des lieux de culte fermés : il imprègne l’espace public, comme en témoignent les arbres ou rochers ornés de guirlandes, ou les petits autels discrets avec des offrandes. Cette pratique évoque une vision archaïque du sacré, où la nature est perçue comme une entité divine omniprésente. L’auteur souligne que cette approche diffère radicalement du bouddhisme japonais, qui cherche plutôt un salut personnel. Le shintoïsme rappelle aussi les religions antiques de Rome, où le sacré était présent dans chaque aspect du quotidien.
L’auteur met en lumière une différence fondamentale entre la société japonaise et les sociétés occidentales : au Japon, la priorité est donnée au bien commun plutôt qu’à l’individualisme. Cette approche contraste avec les théories de Rousseau, qui voient la société comme un agrégat d’individus isolés. Au Japon, l’individu n’est pas perçu comme aliéné par la société, mais comme un acteur responsable de son bon fonctionnement. Cette philosophie se traduit par des comportements sociaux précis, comme l’art de ne pas déranger autrui dans les transports en commun, où une foule dense se déplace sans contact physique. Cette attention à l’autre s’étend aussi aux espaces publics, où les règles de vie collective sont strictement respectées, bien que la société japonaise ne soit pas aussi pudique que les sociétés occidentales.
L’auteur souligne que la société japonaise entretient un rapport particulier avec le corps, visible dans des pratiques culturelles comme les onsen (bains publics en pleine nature). Ces lieux, où les gens se baignent nus en toute simplicité, illustrent une approche décomplexée du corps, bien loin des tabous occidentaux. Cette relation au corps influence aussi les arts vivants, comme le théâtre Nô, où les représentations se déroulent souvent en plein air, dans des sanctuaires shinto, et mêlent rituel et spectacle. L’auteur évoque une représentation de Nô à laquelle il a assisté, où les comédiens évoluaient à la nuit tombante, éclairés par des torches, créant une atmosphère presque immémoriale. Cette expérience a profondément marqué son approche des arts, notamment de la tragédie grecque.
L’expérience japonaise a eu un impact significatif sur le travail de recherche de l’auteur, notamment dans son livre Le Tombeau d’Œdipe. Il explique que le Japon lui a permis de réfléchir aux origines des rituels et des premières représentations théâtrales, des sujets qu’il étudiait dans le cadre de sa thèse sur la tragédie grecque. Par ailleurs, l’auteur souligne l’excellence de la recherche japonaise en littérature française, citant notamment l’école valérienne (spécialisée dans l’étude de Paul Valéry), l’une des plus avancées au monde. Les Japonais excellent aussi dans l’étude d’autres auteurs français comme Pascal, Claudel ou Mallarmé, bien que ces travaux soient rarement traduits en français. Cette ouverture intellectuelle contraste avec l’image d’une société japonaise insulaire.
Contrairement au cliché d’une société japonaise repliée sur elle-même, l’auteur rappelle que le Japon est un pays particulièrement ouvert sur le monde depuis la fin du XIXe siècle. Dès cette époque, des étrangers comme l’écrivain américain Lafcadio Hearn ont été invités à enseigner au Japon, contribuant à populariser la littérature japonaise en Occident. Cette ouverture s’étend à tous les domaines : les Japonais ont étudié les sciences dures en Allemagne, le droit et la politique en anglais, et la littérature française en français. Un alphabet spécifique, le katakana, a même été créé pour transcrire les mots étrangers. Cette capacité à s’approprier les cultures étrangères est au cœur de la méthode japonaise, qui combine tradition et modernité.
L’auteur explique que la littérature japonaise a été profondément influencée par la littérature française, notamment le naturalisme du XIXe siècle. Des écrivains japonais comme Natsume Sōseki ont lu les œuvres de Zola, intégrant ces influences dans leur propre style. Cette rencontre entre les deux littératures s’étend aussi au mouvement symboliste et décadentiste français, qui a inspiré les Japonais par son idée que l’art pouvait être une création esthétique supérieure à la vie. Cette influence mutuelle a marqué des auteurs japonais comme Mishima, dont l’œuvre La Mer de la fertilité (une tétralogie) est recommandée par l’auteur pour comprendre l’histoire du Japon. Un autre auteur contemporain, Haruki Murakami, est aussi cité pour sa popularité mondiale et son style unique.
L’auteur souligne que les librairies restent très vivaces au Japon, contrairement à la France où le lectorat est en déclin. Le quartier de Kanda à Tokyo, connu pour ses librairies et bouquinistes, est présenté comme l’un des plus beaux quartiers de la ville. Bien que la majorité des livres vendus soient en japonais, on y trouve aussi des estampes et des ouvrages étrangers. L’auteur exprime son souhait que cette culture lettrée japonaise persiste, malgré la tendance mondiale à la baisse de la lecture. Il note que les librairies japonaises jouent un rôle clé dans la préservation de cette tradition, en offrant un espace dédié à la culture écrite.
L’auteur a vécu deux ans au Japon pour y rédiger les deux premières années de sa thèse en littérature, tout en enseignant comme lecteur à l’université de Kyoto. Avant cela, il avait été invité à participer à un colloque sur Paul Valéry, une expérience qui a renforcé son attachement au pays. Il décrit son accueil comme exceptionnel, tant de la part de ses collègues que des institutions japonaises. Cette immersion lui a permis de découvrir non seulement le shintoïsme, mais aussi la société japonaise dans son ensemble, avec ses codes sociaux stricts et son respect pour l’ordre collectif. Cependant, il souligne que les étrangers, surtout européens ou américains, bénéficient d’un statut particulier qui les dispense de se soumettre à ces codes, tout en les empêchant de s’assimiler totalement.
L’auteur aborde les difficultés rencontrées par les couples mixtes au Japon, où les étrangers, notamment les Français, bénéficient d’un prestige qui leur évite de subir les pressions sociales locales. Cependant, cette situation crée des tensions, notamment dans les couples franco-japonais. L’homme français, souvent amoureux du Japon, souhaite s’y installer, tandis que la femme japonaise voit dans cette relation une opportunité de s’affranchir des contraintes de sa société et de quitter le pays. Cette divergence d’aspirations crée un *chiasme spatial* (conflit de lieux), où les deux partenaires ont des visions opposées de leur avenir. Les enfants métis peuvent aussi souffrir de racisme à l’école, illustrant les limites de l’intégration des étrangers dans la société japonaise.

