La fonte de cette région de l'Antarctique presque inconnue pourrait faire monter les océans de 4 mètres
Cent ans après les premières expéditions polaires britanniques et australiennes, le bassin sous-glaciaire de Wilkes demeure l'un des lieux les plus inaccessibles de la planète. Protégé par une banquise impénétrable, ce réservoir de glace colossal intrigue et inquiète les chercheurs: sa stabilité passée s'effrite et son effondrement pourrait bouleverser le climat mondial..
Le bassin sous-glaciaire de Wilkes, situé en Antarctique oriental, est une étendue de glace de 1 400 kilomètres sur 400 kilomètres, encore presque inexplorée. Malgré son importance, aucun humain n’y a jamais mis les pieds. Ce bassin, dont le substrat rocheux se situe jusqu’à 2 000 mètres sous le niveau de la mer, est protégé par une banquise exceptionnellement épaisse et compacte. Les explorateurs australiens Sir Douglas Mawson et Cecil Madigan ont tenté de l’atteindre au début du XXe siècle, mais ont dû rebrousser chemin. Aujourd’hui, les scientifiques estiment que sa fonte pourrait entraîner une élévation du niveau des océans de trois à quatre mètres, ce qui en fait une zone critique pour l’avenir climatique de la planète.
Si la glace du bassin de Wilkes fondait entièrement, elle libérerait suffisamment d’eau pour faire monter le niveau des mers de trois à quatre mètres. Cette fonte accélérée perturberait également les courants océaniques, essentiels à la régulation du climat et à la vie marine. Le bassin est particulièrement vulnérable car une grande partie de sa glace repose sur un substrat rocheux incliné vers l’océan. Une fois que la glace commence à reculer, l’eau de mer peut s’infiltrer davantage, accélérant encore la fonte. Ce phénomène, appelé rétroaction positive, rend la situation difficile à inverser une fois enclenchée.
L’océan joue un rôle clé dans la fonte du bassin de Wilkes. Bien que sa température moyenne soit de -1,8°C, une légère augmentation pourrait suffire à faire fondre la glace à sa périphérie. L’eau chaude pénètre sous la glace, la fragilisant et accélérant son écoulement vers l’océan. Les scientifiques ignorent encore comment cette eau chaude atteint la glace, faute de données sur les fonds marins et les températures océaniques locales. Contrairement au glacier Thwaites, moins accessible, le bassin de Wilkes reste mal étudié, malgré son importance.
Il y a trois millions d’années, lors du Pliocène, les températures mondiales étaient de 2 à 3°C plus élevées qu’aujourd’hui. À cette époque, la calotte glaciaire de l’Antarctique oriental avait reculé de plusieurs centaines de kilomètres, et le niveau des mers était de 6 à 23 mètres plus haut qu’actuellement. Les sédiments marins montrent que ces changements ont profondément modifié la géographie de l’Antarctique. Les scientifiques craignent que la planète, qui devrait atteindre un réchauffement similaire d’ici la fin du siècle, subisse des transformations comparables, avec des conséquences dramatiques pour les côtes et les écosystèmes.
Étudier le bassin de Wilkes est un défi logistique majeur. Bien que proche de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, cette région est inaccessible sans des brise-glaces performants. Aucun navire ne s’est jamais approché à moins de 150 kilomètres du glacier Cook, l’un des principaux glaciers du bassin. Les scientifiques doivent utiliser des capteurs robotisés et des forages profonds, jusqu’à trois kilomètres, pour prélever des échantillons de glace et de sédiments. Ces données permettraient de comprendre comment la glace a reculé lors des périodes chaudes passées et d’anticiper son évolution future.
Les scientifiques pensaient autrefois que l’Antarctique mettrait des siècles à réagir au réchauffement climatique. Cependant, les observations récentes montrent que les changements sont bien plus rapides : la glace fond plus vite, la banquise recule, et les plateformes glaciaires fondent par en dessous. Une étude internationale de plusieurs années sera nécessaire pour cartographier le bassin de Wilkes et évaluer les risques. Sans ces données, il est impossible de prévoir avec précision à quelle vitesse la glace pourrait fondre et quelles seraient les conséquences pour les océans et le climat mondial.
L’accès au bassin de Wilkes nécessite une collaboration entre plusieurs pays, notamment l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Ces nations investissent désormais dans des technologies avancées, comme des forages profonds et des capteurs autonomes, pour étudier cette région. La station permanente la plus proche se trouve à 250 kilomètres, ce qui rend les expéditions complexes. Malgré ces défis, les chercheurs soulignent que le bassin de Wilkes devient progressivement accessible, offrant une opportunité unique d’étudier un phénomène clé pour l’avenir de la planète.

