La folle histoire des castrats, chanteurs hors pair(es)
Popstars de l'Ancien Régime, les castrats sont adulés à travers l'Europe des XVIIe et XVIIIe siècles. Mais pour sublimer leur plus précieux attribut, ils doivent faire le sacrifice d'un autre….
L’histoire des castrats commence en Italie vers 1550, lorsque les premiers chœurs de chanteurs castrés, appelés castrati, apparaissent dans les églises catholiques. Leur voix exceptionnelle, qualifiée de « troisième voix » en Occident, s’inspire en réalité d’une pratique ottomane : la castration de jeunes garçons pour préserver leur timbre aigu. En Orient, cette mutilation était déjà utilisée depuis des siècles, notamment pour former des eunuques, gardiens des sérails. En Europe, ces chanteurs deviennent rapidement des stars, passant des églises aux opéras les plus prestigieux, de Rome à Paris, en passant par Vienne et Londres. Leur voix cristalline, capable de vibrer dans les cathédrales et de toucher les cœurs, fascine les foules et marque l’apogée de la musique baroque.
À partir du XVIIe siècle, l’Italie pratique massivement la castration des jeunes garçons, âgés généralement entre 7 et 12 ans, pour éviter la mue de la voix. L’opération, souvent réalisée par des barbiers ou des bouchers sans scrupules, consiste à inciser les testicules après un bain chaud pour endormir l’enfant. Les conséquences sont dramatiques : stérilité, absence de pilosité, membres allongés, tendance à l’obésité et risques de complications médicales. Les parents, souvent pauvres, voient dans cette mutilation un moyen d’offrir à leur enfant une vie de gloire et de richesse, inspirés par les castrats célèbres. Certains n’hésitent pas à mentir sur l’état de santé de leur enfant pour justifier l’opération.
L’Église catholique, bien que la castration soit contraire à la doctrine, ferme les yeux sur cette pratique au nom de la « gloire de Dieu ». Le théologien Tommaso Tamburini autorisait la castration à condition qu’elle ne mette pas la vie de l’enfant en danger et qu’il y consente. Pour les autorités religieuses, cette mutilation est perçue comme un sacrifice spirituel, une victoire de l’âme sur la chair, comparable au supplice du Christ. De plus, l’interdiction faite aux femmes de chanter dans les États pontificaux rend les castrats indispensables pour interpréter les sopranos dans les œuvres sacrées. Cette contradiction morale illustre les tensions entre foi et pratiques sociales de l’époque.
Face à la demande croissante, des écoles spécialisées comme celles de Naples et de Bologne se développent pour former les jeunes castrats. Leur entraînement est intense : dix heures de chant par jour, repas silencieux, confession hebdomadaire et discipline stricte. Les résultats sont visibles : les élèves, souvent affamés et épuisés, arborent un visage pâle et décharné, contrastant avec le teint florissant de leurs administrateurs. Sara Goudar, témoin de l’époque, décrit ces enfants comme des « écoliers à la veille de crever d’opulence », soulignant l’extrême précarité de leur condition. Seuls les plus talentueux accèdent à la célébrité.
Les castrats deviennent des stars adulées en Europe, interprétant les œuvres de compositeurs comme Haendel, Monteverdi ou Vivaldi. Leur voix unique, entre soprano et contralto, séduit les publics, mais leur vie est marquée par une identité trouble. Physiquement androgynes, ils incarnent à la fois la féminité et la masculinité, ce qui leur ouvre les lits des hommes comme des femmes. Leur stérilité rassure les partenaires, mais certains conservent une activité sexuelle, comme le note Voltaire. Malgré leur succès, leur existence est aussi faite de caprices, de moqueries et de tourments existentiels, entre gloire et rejet social.
À la fin du XVIIIe siècle, le déclin des castrats s’amorce avec la fin de la mode baroque et l’émergence de nouvelles tendances musicales. Les Français, en particulier, se moquent de ces chanteurs aux voix de fausset, qualifiés de « châtrés » ou d’opérette. En 1798, les États pontificaux autorisent enfin les femmes à chanter sur scène, mettant fin à l’interdiction qui avait favorisé les castrats. Leur déclin s’accélère, et ils sombrent dans l’amertume et l’oubli. Le dernier castrat connu, Alessandro Moreschi, meurt en 1922, marquant la fin d’une époque où la mutilation avait donné naissance à des voix légendaires.

