Pluralisme et journalisme dans l’audiovisuel : la grande confusion
L’ESSENTIEL Après l’arrivée d’un chroniqueur de l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles sur France Inter, les salariés de Radio France se mettent en grève dimanche 13 et lundi 14 septembre. La direction de la radio publique justifie son choix au nom de pluralisme.
Les salariés de Radio France ont déclenché une grève les 13 et 14 septembre 2026 en réaction à l’embauche de Charles Sapin, directeur adjoint de l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles, comme éditorialiste politique sur France Inter. La direction justifie ce choix par le principe de pluralisme, affirmant que le service public doit refléter toutes les opinions. Cependant, les journalistes de France Inter contestent cette approche, soulignant que Valeurs actuelles a été condamné à plusieurs reprises pour des propos racistes ou haineux. Ils rappellent que Thomas Legrand, journaliste de Libération, a été contraint de quitter l’antenne, ce qui renforce leur inquiétude quant à une instrumentalisation du pluralisme. La ministre de la Culture, Catherine Pégard, a critiqué cette grève en évoquant une « chasse aux sorcelleries ».
Le pluralisme dans les médias est souvent confondu avec l’invitation systématique de chroniqueurs engagés politiquement, ce qui brouille la frontière entre journalisme et propagande. En Belgique, une autre approche existe : les représentants de l’extrême droite peuvent s’exprimer dans les médias publics, mais jamais en direct. Cette méthode permet aux journalistes de contextualiser les propos et de les contredire si nécessaire. En France, cette confusion est exploitée par l’extrême droite, qui dénonce régulièrement un prétendu « biais » des médias publics en faveur de la gauche. Une étude de 2024, « Médias, à droite toute ? », montre d’ailleurs que la visibilité de l’extrême droite dans les médias dominants a fortement augmenté depuis 2012.
L’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) a élargi en 2024 l’obligation de pluralisme dans les médias audiovisuels. Cette règle s’applique désormais à tous les intervenants, y compris les « experts de plateaux », mais pas aux journalistes, dont la liberté éditoriale est protégée. Le pluralisme ne signifie pas inviter des chroniqueurs aux opinions radicales, comme des trotskistes ou des royalistes, mais garantir que tous les partis représentés au Parlement puissent s’exprimer. Le Conseil d’État a confirmé en 2024 que CNews manquait de pluralisme, ce qui a conduit l’Arcom à renforcer ses contrôles. Cependant, cette régulation ne couvre pas les journalistes eux-mêmes.
En Belgique francophone, un « cordon sanitaire » médiatique interdit aux médias publics de donner la parole en direct aux représentants de l’extrême droite. Cette règle, appliquée depuis 1991 après la percée du parti xénophobe Vlaams Blok, permet aux journalistes de contextualiser les propos en différé et de les contrer si nécessaire. Le Conseil de déontologie journalistique belge et le Conseil supérieur de l’audiovisuel ont validé cette pratique, estimant qu’elle respecte le pluralisme tout en protégeant les droits humains. En Flandre, le Vlaams Belang reste marginalisé politiquement, tandis qu’en Wallonie, les partis populistes sont peu influents. Cette approche est aujourd’hui remise en question en raison de l’impact des réseaux sociaux.
Le recrutement de Charles Sapin sur France Inter illustre les tensions autour du pluralisme dans les médias publics. La direction de Radio France, dirigée par Sibyle Veil, défend ce choix en citant la présence d’autres chroniqueurs aux opinions variées, comme Guyonne de Montjou (Figaro magazine), Christian Chavagneux (Alternatives économiques) ou Gilles Finchelstein (Fondation Jean-Jaurès). Cependant, les journalistes de France Inter rappellent que le pluralisme ne doit pas servir à légitimer des discours de haine. Deux scénarios se dessinent : soit Sapin reste à l’antenne, ce qui pourrait être interprété comme une validation de l’extrême droite, soit il est écarté, ce qui donnerait raison à cette dernière pour dénoncer un prétendu « gauchisme » du service public. Dans les deux cas, une victoire de l’extrême droite en 2027 pourrait entraîner une privatisation ou une mainmise politique sur les médias, comme cela s’est produit en Hongrie sous Viktor Orbán ou aux États-Unis sous Donald Trump.
La confusion entre journalisme et commentaire politique est au cœur du débat. Les chroniqueurs, même s’ils possèdent une carte de presse, ne font pas du journalisme d’information, mais expriment des opinions. Le vrai journalisme repose sur la séparation entre les faits, sacrés, et les commentaires, libres mais encadrés par la déontologie. Comme l’a écrit Charles Prestwich Scott, fondateur du *Manchester Guardian* en 1929 : « Les faits sont sacrés, les commentaires sont libres. » En France, cette distinction est souvent brouillée par l’inflation de polémistes sur les plateaux, ce qui favorise la propagation de discours extrêmes sous couvert de pluralisme. Les journalistes dignes de ce nom doivent informer, pas propager des opinions politiques.

