À Singapour, les cheveux de la discorde
L’apparence est signe de “bonne moralité” dans la très autoritaire cité-État. Une attitude qui oblige les hommes à privilégier les cheveux courts.
En 1972, le gouvernement de Singapour lance une campagne nommée Opération Snip Snip, un nom qui reflète son objectif : éradiquer le mouvement hippie en imposant une coupe de cheveux réglementaire aux hommes aux cheveux longs, y compris aux barbes. Cette mesure s’applique également aux voyageurs, qui risquent d’être refoulés s’ils refusent de se faire couper les cheveux ou la barbe à la frontière. Le gouvernement justifie cette décision par la volonté d’imposer une apparence conforme à une bonne moralité, une notion centrale dans cette cité-État très autoritaire. Les coiffeurs et barbiers locaux profitent de cette campagne : l’un d’eux, M. Kandasamy, voit son nombre de clients augmenter de manière significative en une seule année, passant de 1,20 dollar de Singapour à 1,50 dollar (soit environ 0,81 à 1 euro) pour une coupe, avec des horaires prolongés pour répondre à la demande.
Singapour est une cité-État d’Asie du Sud-Est dirigée par un gouvernement autoritaire, où l’ordre et la discipline sont des valeurs centrales. Dans ce contexte, l’apparence physique est perçue comme un indicateur de moralité et de respect des normes sociales. Les cheveux longs, associés au mouvement hippie des années 1960-1970, sont alors considérés comme un symbole de rébellion ou de désordre. Cette vision explique pourquoi le gouvernement impose des règles strictes sur la longueur des cheveux et des barbes, afin de maintenir une image de sérieux et de conformité. Les voyageurs, même étrangers, doivent se plier à ces règles s’ils souhaitent entrer dans le pays.
Les règles strictes sur l’apparence à Singapour touchent particulièrement les personnes LGBTQI, qui subissent déjà des discriminations sociales et légales. Les cheveux longs, souvent associés à une expression de genre non conforme aux normes traditionnelles, peuvent entraîner des contrôles ou des sanctions. Une journaliste locale, Varsha Sivaram, témoigne des difficultés rencontrées par cette communauté, où l’obligation de porter les cheveux courts est perçue comme une forme de contrôle social. Cette mesure s’inscrit dans un cadre plus large de restrictions imposées aux minorités sexuelles, reflétant les tensions entre tradition et modernité dans la société singapourienne.
Face à l’Opération Snip Snip, certains visiteurs et résidents choisissent de se soumettre aux règles par pragmatisme, adoptant une logique de type ‘à Rome, fais comme les Romains’. D’autres, comme des musiciens en tournée, refusent catégoriquement, considérant cette mesure comme absurde et liberticide. Les coiffeurs locaux, comme Mahmud bin Haji Ahmad, voient leurs affaires prospérer grâce à cette campagne, tandis que les voyageurs doivent souvent faire un choix entre respecter les règles ou renoncer à entrer dans le pays. Cette politique illustre les contradictions d’un État qui cherche à concilier modernité économique et contrôle social strict.
Cet article est une traduction d’un texte publié par la revue *Mekong Review*, une publication littéraire et journalistique basée à Sydney. Fondée en 2015 lors d’un festival littéraire au Cambodge, cette revue met en lumière la vie intellectuelle et culturelle de l’Asie du Sud-Est, notamment du Cambodge, de la Birmanie, de la Thaïlande, du Laos et du Vietnam. Elle publie des œuvres de fiction, de la poésie ainsi que des reportages, offrant un regard approfondi sur les enjeux sociaux et politiques de la région. L’article original, intitulé *Haircuts*, est écrit par Varsha Sivaram et traduit par Caroline Lee.

