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Doris Lessing, romancière philosophe ? : La question politique

France Culture - Savoirs · mis à jour 2 juil.

Nourrie par son expérience du colonialisme en Afrique australe et par son engagement, par sa désillusion ensuite, vis-à-vis du communisme, l'œuvre de Doris Lessing interroge les mécanismes de domination et les contradictions des systèmes politiques..

Doris Lessing : une vie marquée par la guerre

Doris Lessing, romancière britannique née en 1919 et décédée en 2013, a grandi dans un contexte familial profondément marqué par la Première Guerre mondiale. Son père, amputé d’une jambe à cause du conflit, et sa mère, infirmière ayant renoncé à sa carrière pour s’installer avec lui en Rhodésie du Sud (actuel Zimbabwe), ont transmis à Lessing un héritage de traumatismes liés à la guerre. Dans son autobiographie Dans ma peau (1994), elle évoque cette influence en écrivant : « Nous sommes tous fabriqués par la guerre, pervertis et déformés par la guerre, mais nous semblons l’oublier ». Cette phrase illustre l’impact durable des conflits sur les générations suivantes, même indirectement. La Rhodésie du Sud était alors une colonie britannique en Afrique australe, où le système colonial imposait une domination politique, économique et sociale aux populations locales.

L’impérialisme britannique et l’Afrique

Lessing a grandi dans un environnement imprégné par l’impérialisme britannique, qu’elle décrit comme une réalité à la fois décadente et cruelle. La Rhodésie du Sud, où sa famille s’est installée, était une colonie britannique depuis la fin du XIXe siècle. Ce système colonial reposait sur une hiérarchie raciale et sociale, où les colons européens dominaient les populations locales africaines. Lessing a cherché à s’arracher à ce monde, symbolisé par l’échec du projet familial en Afrique. Son œuvre littéraire reflète cette quête de liberté et cette remise en question des mécanismes de domination, notamment à travers des personnages en quête d’émancipation politique et personnelle.

Engagement et désillusion politique

Dans les années 1940 et 1950, Doris Lessing s’engage dans des milieux anticolonialistes et marxistes, notamment en rejoignant le Parti communiste britannique. Cependant, son idéalisme est rapidement ébranlé par les réalités du système soviétique, qu’elle juge oppressif. En 1957, elle écrit à E.P. Thompson, une figure majeure de la gauche britannique et historien des mouvements ouvriers, pour dénoncer le marxisme devenu un « système de gouvernement » qui réprime les libertés. Elle critique ainsi la dérive autoritaire des régimes communistes, tout en restant proche des idées de gauche. Son parcours illustre une tension entre l’engagement politique et la méfiance envers les idéologies dogmatiques.

L’écriture comme acte de résistance

Pour Doris Lessing, l’écriture devient un moyen de résister aux systèmes politiques et idéologiques qui étouffent la liberté individuelle. Ses romans explorent les contradictions des systèmes de domination, qu’ils soient coloniaux, communistes ou capitalistes. Elle décrit des personnages dont les vies sont traversées par l’inquiétude politique, cherchant à se réinventer malgré les contraintes extérieures. Selon Catherine Bernard, professeure de littérature britannique, Lessing considère l’Histoire comme un « système mortifère », dans lequel l’individu doit se créer un espace de liberté. Son œuvre s’inscrit dans la lignée d’écrivains comme George Orwell, qui ont alerté sur les dangers des totalitarismes et des systèmes oppressifs.

L’apatridie et la réinvention de soi

Lessing se décrit comme une « apatride », c’est-à-dire une personne en quête d’identité et de liberté, refusant les appartenances imposées. Bien qu’elle quitte la Rhodésie du Sud pour s’installer à Londres, elle reste au cœur de l’Empire britannique, mais en tant que femme libre et critique. Nicolas Poirier, docteur en science politique, souligne que Lessing transforme son expérience en une « réinvention de soi », refusant les enfermements militants et les systèmes de pensée rigides. Son parcours montre comment un individu peut se construire en dehors des cadres traditionnels, tout en restant conscient des traumatismes historiques qui l’ont façonné.

Ce que ça pourrait changer

Dans les années 1960, Doris Lessing s’associe à la *New Left Review*, une revue intellectuelle britannique qui critique à la fois le capitalisme et le communisme soviétique. Cependant, elle choisit de rester en marge du mouvement, refusant les *« décorations »* et les récupérations idéologiques. Cette position illustre son refus des dogmes et son attachement à une pensée indépendante. La *New Left Review* était un espace de débat pour les intellectuels de gauche, mais Lessing y participe sans s’y soumettre entièrement, préférant une approche critique et personnelle des enjeux politiques.

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