Peut-on consentir à l'exploitation ?
Violences sexuelles, traite des êtres humains : comment porter plainte ou refuser l’exploitation quand on est sans papiers et qu'on risque l'expulsion ? La sociologue Alizée Delpierre a mené l'enquête sur l'esclavage moderne et ses protagonistes..
Le 13 octobre 2026, l’Assemblée nationale française a adopté en première lecture une proposition de loi visant à lutter contre les violences sexistes et sexuelles. Cependant, une mesure clé a été supprimée : celle qui devait protéger les femmes étrangères victimes de violences sexuelles contre le risque d’expulsion lorsqu’elles portent plainte. Cette suppression illustre un paradoxe juridique et social. En effet, les victimes de violences, souvent en situation irrégulière, hésitent à dénoncer leurs agresseurs par crainte d’être renvoyées dans leur pays d’origine. Cette mesure aurait permis de leur accorder un titre de séjour temporaire pour faciliter leur démarche judiciaire, mais elle a été rejetée lors des débats parlementaires.
La traite des êtres humains est un phénomène mondial où des individus sont réduits en esclavage moderne, souvent pour des travaux forcés ou l’exploitation sexuelle. En France, les victimes de ce trafic, notamment les femmes étrangères, se retrouvent dans une situation de grande vulnérabilité. Même lorsqu’elles parviennent à porter plainte, obtenir un titre de séjour peut prendre des mois, voire des années. Cette lenteur administrative les expose à des représailles de leurs exploiteurs ou à une expulsion, ce qui décourage les victimes de signaler les abus. La sociologue Alizée Delpierre, invitée de l’émission, a étudié ces mécanismes dans son livre Comme des esclaves : vivre la surexploitation et s'en libérer, publié en octobre 2026 aux éditions La Découverte.
La question du consentement à l’exploitation est au cœur du débat. Peut-on vraiment parler de consentement lorsqu’une personne dépend entièrement de son employeur pour survivre, se loger ou nourrir sa famille ? Dans des secteurs comme la livraison de repas ou le travail domestique, des travailleurs sans-papiers acceptent des conditions de travail abusives par nécessité, sans alternative viable. Leur « consentement » est souvent biaisé par la précarité et la peur de l’expulsion. Alizée Delpierre souligne que cette situation relève davantage de la contrainte que du libre choix, remettant en cause l’idée même d’un consentement éclairé dans un contexte de vulnérabilité extrême.
Alizée Delpierre, sociologue française spécialiste des questions d’exploitation et de migrations, a mené une enquête de terrain approfondie sur l’esclavage moderne en France. Ses travaux mettent en lumière les mécanismes de la surexploitation, notamment à travers des entretiens avec des victimes et des acteurs du système. Son livre, Comme des esclaves, explore les stratégies de résistance et les parcours de libération de ces personnes. Elle montre comment les victimes, souvent isolées et sans ressources, parviennent parfois à s’extraire de ces situations grâce à des réseaux de solidarité ou à des associations d’aide aux migrants.
Les enjeux juridiques autour de l’exploitation des travailleurs sans-papiers sont complexes. En France, la législation protège théoriquement les droits des travailleurs, mais dans la pratique, les victimes d’exploitation peinent à faire valoir leurs droits en raison de leur statut administratif précaire. Les employeurs profitent souvent de cette situation pour imposer des conditions de travail indignes, comme des salaires non payés ou des horaires excessifs. Les associations dénoncent un système qui favorise l’impunité des exploiteurs, tandis que les victimes restent invisibilisées. La suppression de la mesure protectrice dans la loi contre les violences sexistes et sexuelles illustre ces lacunes.

