Le monde est-il entré dans l’ère de la stupidité ?
Chaque semaine, “Courrier international” explique ses choix éditoriaux. Dans le magazine en vente le 27 août, nous publions une longue réflexion parue dans le “New York Magazine” sur la baisse progressive de nos capacités de raisonnement.
L’article interroge si le monde est entré dans une période où la stupidité domine, au-delà des simples erreurs de jugement. Cette idée est illustrée par des exemples comme les négociations commerciales de Donald Trump avec le Canada, décrites comme illogiques ou irrationnelles. Plusieurs experts, dont le journaliste Stuart Jeffries, estiment que cette bêtise n’est pas un phénomène passager mais une tendance historique et transformatrice. Jeffries distingue deux formes de stupidité : une stupidité éclairée, où l’on reconnaît ses limites, et une stupidité brute, plus dangereuse car elle s’ignore. Selon lui, de nombreux dirigeants politiques surestiment leur intelligence sans jamais remettre en cause leurs décisions, illustrant ainsi ce déni de réalité.
Lane Brown, auteur d’un article dans le New York Magazine repris par Courrier international, souligne un phénomène inquiétant : après des décennies de hausse des scores de QI (quotient intellectuel) dans les pays développés, une inversion de la tendance est observée depuis les années 2010. Aux États-Unis et dans d’autres pays, les scores baissent désormais en moyenne de près de 3 points par décennie. Bien que le QI soit un indicateur imparfait de l’intelligence, cette baisse suggère une lobotomie participative, c’est-à-dire un affaiblissement collectif des capacités cognitives. Brown attribue cette évolution à une surcharge d’informations et à une compression des savoirs, notamment via les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle.
Notre cerveau, façonné pour traiter les interactions sociales limitées de l’époque paléolithique, est aujourd’hui submergé par des flux d’informations incessants. Selon Lane Brown, nous sommes exposés chaque heure aux pensées de centaines d’inconnus via les médias, les réseaux sociaux ou les outils numériques. Cette surcharge dépasse les capacités de traitement de notre cerveau, conçu pour gérer un nombre restreint de relations sociales. Le phénomène est aggravé par la compression de l’information : les contenus sont résumés, simplifiés ou déformés à chaque étape de leur diffusion, comme une chaîne de téléphones cassés où les erreurs s’amplifient. Par exemple, une étude citée compare ce processus à une bibliothèque dont les ouvrages seraient remplacés par des fiches de lecture rédigées par des lycéens, puis par des résumés de ces fiches.
L’intelligence artificielle (IA) est présentée comme un facteur aggravant de la stupidité généralisée. Lane Brown explique que les algorithmes d’IA, en s’appuyant sur des données déjà simplifiées ou biaisées, risquent d’amplifier les erreurs et les approximations. Il compare ce mécanisme à une chaîne de production où chaque maillon hérite des défauts du précédent, sans possibilité de retour aux sources. Par exemple, un modèle d’IA entraîné sur des résumés de résumés pourrait perdre le contact avec la logique originale des données, produisant des résultats de plus en plus éloignés de la réalité. Cette dérive algorithmique pose la question de la fiabilité des informations générées par l’IA et de leur impact sur notre capacité à raisonner.
Le biologiste David C. Krakauer, cité par le magazine Nautilus, propose une analyse contre-intuitive : plus un système produit d’intelligence, plus il génère de stupidité. Selon lui, l’accumulation de connaissances et de technologies expose les failles de notre raisonnement. Par exemple, les avancées scientifiques révèlent régulièrement des limites ou des erreurs dans nos croyances passées, ce qui peut fragiliser notre confiance en nos capacités cognitives. Krakauer suggère que cette stupidité n’est pas une régression mais une conséquence naturelle de l’évolution des sociétés complexes. Cette idée rejoint celle de Stuart Jeffries, qui voit dans la stupidité une force historique transformatrice.
Stuart Jeffries, dans son essai A Short History of Stupidity, analyse la stupidité comme un phénomène récurrent dans l’histoire humaine. Il cite des exemples comme les dirigeants politiques qui, malgré leur pouvoir, prennent des décisions absurdes ou dangereuses. Par exemple, il évoque des dirigeants qui surestiment leur intelligence sans jamais remettre en cause leurs actions, illustrant une stupidité brute où l’orgueil l’emporte sur la raison. Jeffries souligne que cette forme de bêtise est particulièrement dangereuse car elle se propage sans contrôle, notamment dans les sociétés modernes où les mécanismes de correction (comme la presse ou les contre-pouvoirs) sont affaiblis.
Pour équilibrer le propos, l’article consacre un dossier spécial au Cap-Vert, un archipel africain qui fait figure d’exception. Depuis son indépendance en 1975, ce pays a réussi à concilier croissance économique et démocratie, sans disposer de ressources naturelles comme le pétrole ou les diamants. La presse étrangère, comme le magazine portugais *Visão*, s’interroge sur les raisons de ce succès et sur sa durabilité. Ce contre-exemple montre qu’une société peut éviter les pièges de la stupidité collective en combinant pragmatisme, transparence et participation citoyenne. Le Cap-Vert illustre ainsi une alternative possible à la tendance générale décrite dans l’article.

