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Géopolitique

En Colombie, le gouvernement veut rayer le mot “paysan” du dictionnaire

Courrier International · mis à jour il y a 6 j

Le ministre de l’Agriculture entend rebaptiser les paysans “petits entrepreneurs ruraux”. Pour ses détracteurs, cette bataille sémantique menace une reconnaissance acquise au fil des accords de paix et à la faveur de la réforme agraire..

Proposition controversée

Le ministre colombien de l'Agriculture, Indalecio Dangond, a proposé de remplacer le terme paysan par l'expression petit entrepreneur rural dans les documents officiels et les dictionnaires. Cette initiative, annoncée en septembre 2026, vise selon lui à moderniser l'image des travailleurs agricoles et à faciliter l'élaboration de politiques publiques. Cependant, cette proposition a suscité une vive polémique, car le mot paysan est chargé de sens en Colombie. Il ne désigne pas seulement une profession, mais aussi les victimes d'un conflit armé de plus de soixante ans, né d'une répartition inégalitaire des terres.

Origine historique

Le terme paysan en Colombie est étroitement lié au conflit armé qui a déchiré le pays depuis les années 1960. Ce conflit a été déclenché par des inégalités foncières extrêmes, où de grandes propriétés agricoles étaient détenues par une minorité, tandis que les paysans, souvent sans terre, vivaient dans la précarité. Ces tensions ont donné naissance à des guérillas, d'abord libérales puis communistes, qui ont alimenté un conflit opposant l'État, les guérillas et des groupes paramilitaires. Les accords de paix signés en 2016 avec les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) ont tenté de réparer ces injustices par une réforme agraire, reconnaissant ainsi le rôle et les droits des paysans.

Enjeux identitaires

Pour les détracteurs de la proposition, le mot paysan représente bien plus qu'une simple désignation professionnelle. Il incarne l'identité culturelle, l'histoire et les droits des communautés rurales colombiennes. Selon l'anthropologue Marta Saade, effacer ce terme reviendrait à nier leur existence et leur lutte pour la reconnaissance. En Colombie, 11 millions de personnes de plus de 15 ans, soit 25 % de la population, s'identifient comme paysans. Ce groupe bénéficie de protections spécifiques de l'État, comme l'accès à des terres ou à des programmes sociaux. Le juriste Rodrigo Uprimny souligne que réduire les paysans à des unités productives risquerait d'ignorer leur diversité culturelle et sociale.

Risques politiques

La polémique dépasse le cadre linguistique et touche à des enjeux politiques majeurs. La réforme agraire, issue des accords de paix de 2016, est au cœur des tensions. Elle visait à redistribuer les terres aux paysans pour mettre fin aux inégalités ayant nourri le conflit. Certains craignent que le gouvernement actuel, dirigé par le président d'ultradroite Abelardo de la Espriella, cherche à revenir en arrière sur ces avancées. Le ministre Dangond, dont le profil est contesté après des accusations de détournement de fonds, incarne cette remise en question. Des voix au sein même du gouvernement, comme celle de l'influenceuse Manuela Ganadera, défendent au contraire l'idée que le paysan est déjà un entrepreneur et que le terme n'est pas péjoratif.

Ce que ça pourrait changer

Si le mot *paysan* disparaît des dictionnaires et des textes officiels, cela pourrait avoir des répercussions juridiques et sociales. Les paysans bénéficient actuellement de protections spécifiques, comme l'accès à des programmes de développement rural ou à des aides financières. Le juriste Rodrigo Uprimny estime que cette suppression risquerait de réduire les communautés rurales à de simples *unités productives*, sans tenir compte de leur richesse multiculturelle. Par ailleurs, cette bataille sémantique s'inscrit dans une *bataille culturelle* plus large, où les symboles et les mots sont utilisés pour défendre ou contester les avancées sociales et politiques du pays.

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