Quand « L’Odyssée » d’Ulysse éclaire les migrations contemporaines
Capture d'écran du film documentaire de Nathalie Loubeyre. No comment, Nathalie Loubeyre, avec l'autorisation de la réalisatrice.
Le film documentaire No comment, réalisé par Nathalie Loubeyre en 2008 à Calais, est un projet cinématographique atypique par son absence totale de commentaires, de voix off, d’interviews ou de personnages identifiés. Il s’ouvre sur un plan fixe sur le rivage, où la mer, calme après une tempête, sert de décor à un texte extrait de L’Odyssée d’Homère. Ce texte, qui évoque la supplication d’un naufragé, introduit une réflexion sur les migrations contemporaines à travers le prisme de l’antiquité grecque. Le film met en scène des migrants afghans, irakiens, kurdes, palestiniens, érythréens, somaliens et soudanais, qui survivent dans l’attente d’une traversée vers l’Angleterre, soutenus par des associations comme le Secours catholique. Leur situation rappelle les récits homériques, où les suppliants, vulnérables et sacrés, implorent protection.
Le texte d’Homère cité dans le film fait référence à un rite grec ancien appelé Iketeia (ἱκετεία), une pratique sociale et religieuse majeure dans la Grèce archaïque. Ce rite consistait à toucher les genoux ou le menton de la personne sollicitée pour demander protection ou asile, garantissant une certaine immunité aux exilés et fugitifs, souvent les plus vulnérables de la société. Ce geste, illustré par des œuvres comme Jupiter et Thétis de Jean-Auguste-Dominique Ingres en 1811, symbolisait la sacralité du suppliant. Dans No comment, les migrants, bien que leurs gestes ne soient pas conscients de cette tradition, adoptent des postures similaires : mains tendues vers la nourriture, un ticket ou un abri, reflétant une vulnérabilité partagée avec les héros homériques. Leur situation illustre la persistance de ce motif à travers les siècles.
Le film établit un parallèle entre les migrants de Calais et les Bourgeois de Calais, un groupe sculpté par Auguste Rodin en 1889, représentant six notables de la ville prêts à se sacrifier pour sauver leurs concitoyens pendant la guerre de Cent Ans. Comme les migrants, ces personnages sont des vaincus, humiliés et exposés aux caprices du pouvoir. Leur posture héroïque, ni esthétisée ni misérabiliste, souligne l’absence de voix et de récit pour ces individus, réduits au silence par leur statut précaire. Le film capture cette dignité silencieuse, où les mains tendues et les regards fugaces deviennent des symboles de résistance et d’humanité face à l’indifférence ou au rejet. Ce parallèle révèle une tragédie intemporelle, où les vaincus, qu’ils soient grecs, médiévaux ou contemporains, partagent une vulnérabilité commune.
À Calais, les migrants coexistent avec les habitants sans véritable interaction, comme le montre le film où les Calaisiens, filmés de l’extérieur, ignorent les suppliants. Pourtant, une enquête d’Amnesty International menée en novembre 2019 auprès de 600 habitants révèle une empathie majoritaire : 600 Calaisiens interrogés expriment une profonde compassion pour les migrants, notamment envers les familles, les enfants et les adolescents isolés. Cependant, cette empathie se heurte à un sentiment d’impuissance face à une situation perçue comme insoluble. Le film, en évitant tout commentaire, met en lumière cette contradiction entre la sensibilité des locaux et l’absence de solutions concrètes, soulignant l’écart entre les valeurs humanistes et les réalités politiques.
Le film *No comment* utilise la référence à *L’Odyssée* pour transformer le récit des migrants en une **tragédie intemporelle**, où se mêlent vie, mort, foi et désespoir. Les mains tendues des migrants deviennent un appel universel, transcendant les barrières culturelles et historiques. Les cartons du film, qui affichent des mots comme *« ticket »*, *« migration »* ou *« Dieu nous bénisse »*, servent de témoignages bruts, sans interprétation, laissant le spectateur face à l’humanité et à l’impuissance des suppliants. Le dernier plan, où un migrant hésite à croiser le regard de la caméra avant de se détourner, incarne cette dignité silencieuse et invite le public à une confrontation avec l’exil et le rejet. L’objectif est de susciter une réponse éthique, où les mains des spectateurs deviennent à leur tour des mains *soutenantes* ou *agissantes*.

