La ménopause est une transition physiologique, elle devient aussi un marché lucratif
L’ESSENTIEL La médiatisation croissante de la ménopause aide à lever les tabous et à favoriser l’accompagnement des femmes concernées. Compléments alimentaires, livres, coachings… la ménopause devient aussi un marché lucratif porté par des acteurs qui influencent le regard sur cette transition.
La ménopause, longtemps considérée comme un sujet privé et tabou, bénéficie aujourd’hui d’une visibilité médiatique et publique inédite. Cette évolution est portée par des documentaires, des livres, des podcasts, des applications numériques et des tribunes signées par des personnalités politiques ou culturelles. Par exemple, au Royaume-Uni, des documentaires comme ceux de Kate Muir et Davina McCall ont sensibilisé un large public aux symptômes parfois invalidants de la ménopause. En France, une tribune signée en 2024 par plusieurs personnalités et un rapport parlementaire remis en 2025 ont également contribué à briser le silence. Cette médiatisation permet de mieux comprendre cette transition physiologique et de la reconnaître comme un enjeu de santé publique. Elle favorise aussi l’émergence de communautés en ligne où des femmes partagent leurs expériences et réduisent leur sentiment d’isolement.
La ménopause est devenue un marché économique majeur, estimé à 535 milliards d’euros (600 milliards de dollars américains). Ce secteur inclut des compléments alimentaires, des produits cosmétiques, des vêtements adaptés, des applications de suivi, des retraites de bien-être et des programmes de coaching. Par exemple, une étude a identifié 201 produits sur le marché britannique en 2026, avec des formulations et des prix très variables. Cependant, une grande partie de ces produits n’a pas démontré son efficacité. Cette commercialisation transforme la perception de la ménopause : elle n’est plus seulement vue comme une phase du vieillissement, mais comme une période nécessitant des solutions spécifiques. Les entreprises ciblent un segment de consommatrices longtemps négligé, alors que plus d’un milliard de femmes seront ménopausées dans le monde d’ici 2030.
La ménopause est désormais présentée comme une étape à gérer activement par les femmes elles-mêmes, à travers des choix de consommation et des comportements adaptés. Cette approche s’inscrit dans une tendance plus large de responsabilisation individuelle en matière de santé, où chacun est encouragé à devenir acteur de son bien-être. Les femmes sont incitées à surveiller leurs symptômes, à modifier leurs habitudes alimentaires, à pratiquer davantage d’activité physique ou à investir dans des solutions présentées comme innovantes. Cette logique peut favoriser l’autonomie et une meilleure compréhension du corps. Cependant, elle comporte aussi des risques : en mettant l’accent sur les choix individuels, elle peut détourner l’attention des responsabilités collectives, comme l’accès aux soins ou les politiques publiques de santé.
Les réseaux sociaux jouent un rôle clé dans la visibilité de la ménopause en offrant des espaces d’échange et de parole. Des hashtags comme #Midlifewomen, #PerimenopauseProblems ou #Breakthemenopausetaboo permettent aux femmes de partager leurs expériences et de briser leur isolement. Ces communautés en ligne sont également devenues des cibles privilégiées pour les stratégies marketing. Influenceuses, coachs et entreprises y promeuvent leurs produits auprès d’un public réceptif, brouillant parfois la frontière entre information, témoignage et publicité. Cette dynamique amplifie à la fois la sensibilisation au sujet et sa commercialisation, tout en soulevant des questions sur la fiabilité des informations diffusées.
Les femmes ménopausées peuvent être particulièrement vulnérables face aux promesses marketing, notamment en raison de symptômes difficiles comme les troubles du sommeil, l’anxiété ou les bouffées de chaleur. Cette vulnérabilité est exploitée par certaines stratégies commerciales, qui proposent des solutions présentées comme rapides ou naturelles. Cependant, toutes les femmes n’ont pas les mêmes moyens d’évaluer ces propositions. Les inégalités sociales jouent un rôle majeur : les femmes disposant de revenus élevés ont davantage accès à des consultations spécialisées ou à des produits coûteux, tandis que celles aux ressources limitées rencontrent plus d’obstacles pour obtenir une prise en charge adaptée. Par exemple, des publicités au Royaume-Uni vanteraient des chocolats censés soulager les symptômes de la ménopause, illustrant une marchandisation parfois absurde.
Face à l’expansion du marché de la ménopause, la régulation devient essentielle pour protéger les consommatrices. Les autorités sanitaires doivent contrôler les allégations formulées par les entreprises et veiller à ce que les promesses commerciales reposent sur des preuves scientifiques solides. Les professionnels de santé ont également un rôle clé à jouer pour aider les femmes à prendre des décisions éclairées, sans dépendre uniquement des discours commerciaux. L’enjeu est de trouver un équilibre entre innovation, information et protection, afin que la visibilité accrue de la ménopause bénéficie avant tout aux femmes elles-mêmes. Cela implique de distinguer les produits et services fondés sur des bases scientifiques des simples arguments marketing, souvent difficiles à vérifier.
Les acteurs économiques forment ce que les experts appellent un *« complexe industriel de la ménopause »*, c’est-à-dire un ensemble d’entreprises cherchant à tirer profit de ce marché en croissance. Ce phénomène ne se limite pas à la vente de produits : il participe aussi à façonner la manière dont la ménopause est comprise, vécue et prise en charge. Par exemple, les marchés de la ménopause (*menomarkets*) ne se contentent pas de répondre à des besoins préexistants ; ils contribuent activement à définir ce qui est considéré comme un problème ménopausique et quelles solutions sont jugées appropriées. Cette dynamique soulève une question centrale : cette commercialisation répond-elle réellement aux besoins des femmes, ou crée-t-elle de nouveaux besoins fondés sur leurs inquiétudes et leurs désirs de mieux-être ?

