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Économie

Décrochage scientifique: retour sur un débat

Telos · mis à jour 22 sept.

Le 26 août, l’Observatoire des sciences et techniques publiait une étude sur le décrochage scientifique français. Que la France recule relativement dans la science mondiale depuis vingt ans est très probablement vrai.

Étude sur le recul scientifique

Le 26 août 2026, l’Observatoire des sciences et techniques du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) publie une étude analysant le recul de la France dans le domaine scientifique entre 2005 et 2024. Les données montrent une division par deux de la part française dans les publications mondiales, passant de 4,1 % à 1,9 %, ainsi qu’un recul de plus de 60 % de sa contribution aux 10 % d’articles les plus cités. Ces chiffres ont été largement repris par cinq journaux en huit jours et ont alimenté des débats, notamment lors des Assises de la recherche en septembre 2026. L’étude sert également de base à un rapport attendu de la Cour des comptes à la fin de l’année. Le terme décrochage scientifique désigne ici la perte d’influence ou de visibilité de la France dans la production et l’impact des publications scientifiques mondiales.

Part de marché mondiale

L’étude mesure la part de la France dans les publications scientifiques mondiales, mais cette approche est critiquée pour son manque de pertinence. En effet, la montée en puissance de pays émergents comme la Chine et l’Inde, dont la part des publications est passée de 10 % à 34 % entre 2005 et 2024, fausse mécaniquement les comparaisons. Si l’on exclut ces deux pays, la part de la France dans les publications mondiales passe de 3 % à 1,88 %, et sa part dans les citations de 3,58 % à 2,7 %. Cela signifie que 46 % à 77 % du recul observé s’expliquent par cette recomposition du paysage scientifique mondial. Les États-Unis, par exemple, voient leur part dans les articles les plus cités chuter de 39,3 % à 15 %, un recul similaire à celui de la France (-61,8 % contre -61,3 %). Pourtant, aucun média n’a souligné ce décrochage américain.

Méthode de calcul contestée

Une seconde critique porte sur la méthode de calcul utilisée par l’étude. Celle-ci attribue à la France une part proportionnelle au nombre d’adresses signataires sur un article scientifique. Par exemple, si un article compte dix adresses dont trois françaises, la France est créditée de 0,3. Or, les fusions d’universités entre 2016 et 2020 ont réduit le nombre d’adresses françaises pour une même équipe, ce qui fausse les résultats. La Cour des comptes note que cette mutualisation des signatures a amélioré la position des universités françaises dans les classements internationaux, mais a pu masquer un recul réel du pays. Une méthode alternative, où le crédit est d’abord partagé entre les auteurs puis entre leurs pays d’affiliation, a été proposée. Après vérification, cette nouvelle méthode confirme le recul de la France, avec des résultats très proches : en audience, la part passe de 4,31 % à 2,70 % (contre 2,66 % avec la méthode corrigée).

Mesure de l’effort scientifique

Un autre débat porte sur la mesure de l’effort consacré à la recherche en France. Le pays consacre 2,22 % de son PIB à la recherche, un chiffre supérieur à celui de l’Italie (1,45 %), pourtant plus performante selon certains indicateurs. Cependant, la méthodologie utilisée pour calculer ces dépenses, définie par le manuel de Frascati de l’OCDE, laisse une grande marge d’interprétation. La France dispose notamment d’un dispositif fiscal très avantageux, incitant les entreprises à qualifier certaines dépenses de recherche et développement (R&D), même si leur lien avec l’innovation scientifique est discutable. Par exemple, des dépenses dans des secteurs comme la distribution, la banque ou le luxe peuvent être comptabilisées comme de la R&D. Pour évaluer l’effort réel, il faudrait comparer le nombre de chercheurs par rapport à la population active plutôt que les dépenses brutes. Si la France emploie des chercheurs comme un pays dépensant 2,2 % de son PIB, l’effort est réel ; sinon, une partie des dépenses est artificielle.

Réactions et limites de l’étude

L’Observatoire des sciences et techniques a réagi rapidement aux critiques en publiant, dix jours après leur formulation, une note méthodologique validant ses résultats. Cela illustre une bonne pratique de transparence dans le traitement des données publiques. Cependant, la presse a souvent simplifié ou déformé les résultats. Par exemple, un quotidien a affirmé que la France avait connu une chute du nombre de publications, alors que l’étude indique une augmentation de 20 % de ce nombre. Seule la part mondiale a reculé. Cinq rédactions avaient relayé les résultats initiaux sans vérifier ce point. Enfin, l’étude ne couvre que deux des six indicateurs possibles et n’a pas été recalculée sur un périmètre constant de revues, alors que la base de données a doublé. Le décrochage est réel, mais son ampleur reste à préciser.

Ce que ça pourrait changer

Plusieurs questions restent sans réponse dans l’étude. D’abord, l’impact des fusions d’universités sur les résultats n’a été testé que partiellement, et les séries n’ont pas été recalculées sur un périmètre constant de revues. Ensuite, les disparités disciplinaires sont marquées : le décrochage est maximal en sciences de l’ingénieur, mais nul en sciences humaines. Une hypothèse plausible est que les laboratoires d’ingénierie se tournent davantage vers les brevets que vers les publications, sous l’effet des politiques de valorisation. Enfin, la mesure de l’effort réel en recherche reste floue. L’Observatoire travaille actuellement sur une analyse des financements pour éclaircir ce point. Ces incertitudes soulignent la complexité de l’évaluation de la performance scientifique.

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