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Comment la crise à la frontière de Ceuta a immédiatement servi les intérêts de l’extrême droite espagnole

The Conversation France · mis à jour 1 août

L’ESSENTIEL Les images de Ceuta ont imposé un registre plus sécuritaire dans le débat sur l’immigration en Espagne. L’extrême droite s’est appuyée sur ces images pour banaliser son discours sur l’« invasion migratoire ».

Crise migratoire à Ceuta

En mai 2024, plus de 50 000 migrants ont pénétré dans l’enclave espagnole de Ceuta, située sur la côte nord du Maroc, en l’espace d’une seule journée. Cette ville autonome, entourée par le territoire marocain, est un point de passage stratégique entre l’Afrique et l’Europe. Le gouvernement espagnol affirme que la quasi-totalité des migrants sont retournés au Maroc, mais au moins 57 personnes ont péri lors de cet événement. Les circonstances exactes de cette arrivée massive restent floues, mais les images diffusées – comme des personnes nageant vers les plages ou escaladant des digues – ont marqué l’opinion publique. Ceuta est une enclave espagnole, c’est-à-dire un territoire entièrement entouré par un autre pays, ici le Maroc, ce qui en fait un lieu symbolique et géopolitiquement sensible.

Changement de discours

La crise de Ceuta a provoqué un basculement dans le vocabulaire utilisé pour parler de l’immigration en Espagne. Avant ces événements, le débat portait surtout sur l’intégration, les permis de travail ou les démarches administratives. Après les images de Ceuta, des termes comme « invasion », « guerre », « déferlement » ou « contrôle » ont dominé les discussions publiques et les réseaux sociaux. Ce changement de registre reflète une évolution dans la perception de l’immigration, où les migrants sont réduits à des chiffres ou à des silhouettes anonymes. Par exemple, les médias et les politiques ont évoqué « des dizaines de milliers d’arrivées en une journée », ce qui rend plus difficile l’empathie envers les individus concernés. Ce phénomène illustre comment une crise peut modifier le cadre d’un débat public en quelques heures.

Rôle des images

Les images de Ceuta ont joué un rôle central dans la construction de l’opinion publique, car elles agissent directement sur les émotions sans nécessiter d’argumentation. Contrairement à un discours, qui peut être discuté ou contesté, une image s’impose comme une preuve visuelle immédiate. Par exemple, les vidéos de migrants nageant ou escaladant des digues ont été diffusées en boucle à la télévision et sur les réseaux sociaux, créant un impact émotionnel fort. Ces images ont forcé le gouvernement espagnol à se justifier, tandis que les discours les plus répressifs ont été perçus comme des descriptions objectives de la situation. Les positions modérées, comme celle défendant une Espagne ouverte à l’immigration, sont alors apparues comme naïves ou faibles, car elles devaient d’abord répondre à ces images avant de pouvoir argumenter.

Stratégie de l'extrême droite

L’extrême droite espagnole, notamment le parti Vox, a exploité les images de Ceuta pour banaliser son discours sur une « invasion migratoire ». Par exemple, le chef de Vox a qualifié ces arrivées d’« invasion » menée par des hommes en âge de combattre, tandis que le dirigeant du Parti populaire (PP), principal parti de droite, a lié cette crise à la politique de régularisation massive mise en place par le gouvernement espagnol en février 2024. Le PP a affirmé, sans preuve, que cette mesure aurait créé un « effet d’appel », c’est-à-dire encouragé davantage de migrations. Des personnalités comme Elon Musk ont également relayé ce discours, comparant les images de Ceuta à une scène du film World War Z. Pour l’extrême droite, l’enjeu est de normaliser un langage extrême, poussant la droite traditionnelle à adopter les mêmes termes pour éviter d’apparaître faible.

Contraste avec l'image de l'Espagne

L’Espagne s’est longtemps présentée comme une société ouverte à l’immigration et à la diversité, en opposition à d’autres pays européens qui privilégient les murs et les frontières. Ce récit s’appuie sur l’histoire du pays, façonné par des siècles de brassages culturels entre l’Europe et l’Afrique. Par exemple, en février 2024, l’Espagne a ouvert une voie vers la régularisation de centaines de milliers de migrants déjà présents sur son territoire. Cependant, ce récit repose davantage sur une construction culturelle et émotionnelle que sur des cadres juridiques. Les images de Ceuta ont ébranlé cette image, car elles ont imposé un registre sécuritaire dans le débat sur l’immigration. Le gouvernement espagnol se retrouve désormais contraint de défendre son récit d’une Espagne accueillante, sans pouvoir éviter de se justifier face aux images et aux discours répressifs.

Ce que ça pourrait changer

La crise de Ceuta a modifié l’équilibre du débat politique en Espagne. Les discours les plus durs, autrefois perçus comme extrêmes, sont désormais considérés comme des descriptions objectives de la situation. Par exemple, des affirmations comme *« invasion »* ou *« effet d’appel »*, initialement contestées, sont désormais répétées par des acteurs politiques majeurs. Cela place les défenseurs d’une Espagne ouverte et accueillante en position défensive, car ils doivent d’abord répondre aux images et aux accusations avant de pouvoir promouvoir leur vision. Le risque pour l’Espagne est de perdre sa capacité à défendre son récit d’un pays accueillant envers l’immigration, sans devoir s’en excuser ou le justifier en permanence. Ce phénomène montre comment une crise peut redéfinir les priorités et les termes d’un débat public en peu de temps.

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