C'était ça ou ne pas créer ?
Et pourquoi l'usage de l' IA générative serait-elle incompatible avec la création artistique ? Il y a pourtant longtemps que la notion d'auteur, seul maître à bord de son oeuvre, a fait l'objet de contestation..
Le roman C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien, suspecté d’avoir utilisé l’intelligence artificielle (IA) générative pour sa rédaction, a suscité un débat médiatique intense. Certains y voient une menace pour les écrivains humains, tandis que d’autres soulignent que l’auteur reste un humain ayant touché des lecteurs. L’article rappelle que l’IA est souvent perçue comme une concurrence déloyale, alors qu’elle est pilotée par des humains. Le débat dépasse la simple question technique : il interroge la définition même de l’écriture et de l’art, ainsi que la valeur morale attribuée à l’usage de l’IA en création.
L’article distingue deux critiques majeures envers l’usage de l’IA en création : le plagiat et l’authenticité de l’œuvre. Le plagiat, infraction directe au droit d’auteur, consiste à s’approprier le travail d’autrui sans le citer. L’assistance par IA, en revanche, peut prendre plusieurs formes : correction orthographique, traduction, brainstorming, ou génération de phrases. L’article souligne que les artistes ont toujours utilisé des méthodes collectives ou impersonnelles, comme les emprunts intertextuels ou les techniques académiques, sans toujours les dévoiler. La question n’est donc pas tant l’usage de l’IA que sa transparence et son rôle dans le processus créatif.
L’article évoque la notion de pactes de lecture, un concept introduit par Philippe Lejeune, qui désigne l’accord implicite entre un auteur et ses lecteurs sur les règles du jeu littéraire. Avec l’arrivée de l’IA, ces pactes sont renégociés : les lecteurs doivent être informés des outils utilisés par l’auteur, car l’IA n’est pas monolithique. Certains modèles peuvent assister à différentes étapes de la création, tandis que d’autres génèrent des textes de manière autonome. L’article insiste sur la nécessité de distinguer ces usages pour évaluer la valeur et l’authenticité d’une œuvre, sans généraliser.
L’idée de l’auteur comme génie solitaire, exprimant sa subjectivité unique, est une construction moderne qui s’est sédimentée entre la Renaissance et le XIXe siècle. Avant cela, les artistes antiques s’inspiraient de mythes collectifs ou de Muses extérieures, et les peintres ou sculpteurs travaillaient en atelier, suivant des techniques transmises par des maîtres. La littérature était aussi régie par des genres, des topoï (lieux communs) et des contraintes morales. Des mouvements comme l’Oulipo, le surréalisme ou l’art conceptuel ont ensuite déconstruit cette figure de l’auteur, en valorisant le hasard, les emprunts ou les méthodes collectives. Roland Barthes et Michel Foucault ont même annoncé la « mort de l’auteur » dès les années 1960.
Depuis la fin du XIXe siècle, de nombreux artistes ont assumé une déprise de leur contrôle sur l’œuvre, c’est-à-dire une perte progressive de leur maîtrise absolue. Des pratiques comme les réécritures, les collaborations, les emprunts (ex. : Proust avec ses pastiches) ou les ready-made (objets du quotidien élevés au rang d’art par Marcel Duchamp) illustrent cette tendance. L’art contemporain a poussé cette logique plus loin, en intégrant le hasard, la mécanique ou la générativité collective. L’IA s’inscrit dans cette continuité, en offrant de nouveaux outils pour créer sans nécessairement revendiquer une originalité absolue. Certains, comme Kenneth Goldsmith, défendent même l’idée que la littérature devrait accepter les « objets trouvés littéraires », comme l’art contemporain l’a fait avec les objets du quotidien.
L’article critique une quête de pureté chez certains critiques littéraires, qui exigeraient des écrivains une auctorialité absolue, sans aide extérieure. Pourtant, les artistes utilisent déjà des bibliothèques, internet ou des outils techniques pour créer. Alexandre Gefen, spécialiste de la littérature, estime que l’IA devrait être considérée comme un outil supplémentaire, au même titre que ces autres ressources. La chasse à l’IA serait donc vaine, car elle s’immisce déjà dans tous les domaines culturels, y compris chez ceux qui la dénoncent. Thélyson Orélien incarne cette ambiguïté : il est le premier à utiliser l’IA dans un contexte où la figure de l’auteur individuel s’effrite, remplaçant la pureté par des usages génératifs encore en cours de définition.
L’article souligne que les attentes des publics varient selon les œuvres et les genres. Certains lecteurs recherchent une subjectivité forte, où chaque mot est pesé et justifié par une conscience individuelle, ce que l’IA ne peut offrir. D’autres, en revanche, apprécient des œuvres collectives, des samples ou des remixes, où l’originalité n’est pas une priorité. Cette pluralité de goûts existe déjà dans d’autres domaines, comme la musique (virtuoses vs DJ, voix autotunées) ou le cinéma. Pourquoi ne pas l’appliquer à la littérature ? L’important serait de laisser le choix aux créateurs et aux publics, en acceptant que certaines œuvres soient plus personnelles, tandis que d’autres relèvent de méthodes impersonnelles ou algorithmiques.
L’article explore l’idée que l’IA peut être une nécessité pour certains artistes, et non une simple paresse. Pour un travailleur épuisé, l’IA peut être un moyen de respecter des délais ou de surmonter des blocages créatifs. Pour une personne en situation d’invalidité, elle offre un accès à l’expression artistique. Pierre Racette, un amateur canadien paraplégique, en est un exemple : il a utilisé l’IA pour créer de la musique. L’article questionne aussi la valorisation de l’effort : faut-il exiger de la souffrance pour considérer une œuvre comme authentique ? Cette vision pourrait être qualifiée de dolorisme validiste, c’est-à-dire une survalorisation de la douleur comme preuve de légitimité artistique.
L’IA pourrait jouer un rôle dans la démocratisation de l’art, en offrant à des amateurs des outils pour créer et partager des œuvres. Par exemple, un musicien amateur peut utiliser l’IA pour composer des mélodies ou des partitions, sans maîtriser la théorie musicale. Les réseaux sociaux regorgent de créations générées par IA, comme les mèmes, montrant comment des millions d’internautes deviennent des créateurs. L’article souligne que cette démocratisation reste imparfaite, car elle dépend de l’accès à la littéracie numérique (compétences pour utiliser les outils numériques). Cependant, elle ouvre des portes à des publics traditionnellement exclus des mondes culturels et socio-professionnels.
Les réactions contre l’usage de l’IA en création reflètent souvent des inquiétudes économiques liées à la concurrence sur le marché de l’art. Cependant, l’article suggère que ces craintes pourraient être atténuées par des mécanismes de redistribution de la valeur économique. Les préférences des publics contre l’IA sont aussi influencées par des représentations sociales, qui évoluent avec le temps. Par exemple, les goûts pour la musique autotunée ou les voix synthétiques pourraient devenir plus acceptables avec la généralisation de ces technologies. L’enjeu n’est donc pas tant de rejeter l’IA que de repenser les barrières d’accès à la création et à la culture.

