L’amitié serait-elle une affaire d’hommes ?
Saviez-vous qu’on avait longtemps ravi aux femmes la capacité d’être véritablement amies ? Manque de vertu, âme trop lâche, l’histoire de la pensée nous abreuve de raisons qui justifient leur exclusion de ce lien privilégié..
L'article explore comment l'amitié a été historiquement associée au masculin dans les sociétés occidentales, notamment à travers le prisme de la philia (terme grec désignant l'amitié, au-delà de l'affection moderne). Dès l'Antiquité, des philosophes comme Aristote ont théorisé l'amitié comme une relation entre pairs, réservée aux hommes. Pour Aristote, la philia vertueuse, basée sur la réciprocité et l'égalité, était un idéal politique et social. Les femmes, quant à elles, étaient reléguées à des rôles subalternes : leur amitié avec les hommes était soit impossible, soit incomplète, car leur statut social et leur raison étaient considérés comme inférieurs. Le mariage était vu comme une relation inégale, où la femme devait obéissance à son époux. Ainsi, l'amitié entre égaux était un privilège masculin, renforçant une hiérarchie sociale où les femmes étaient exclues de ces cercles vertueux.
Au Moyen Âge, l'amitié reste un outil politique majeur, notamment dans les relations féodales où elle sert à sceller des alliances entre seigneurs ou vassaux. Ces liens, décrits comme réciproques et égalitaires, permettaient de stabiliser un ordre social souvent conflictuel. Cependant, les femmes étaient largement absentes de ces dynamiques. Les sources médiévales, majoritairement écrites par des clercs, les dépeignent soit comme des figures négatives, soit comme des objets de désir dans la poésie courtoise. Leur rôle se limitait souvent à celui d'épouses ou de mères, et leur amitié avec les hommes en dehors du mariage n'était pas valorisée. Même l'Église, qui prônait l'égalité spirituelle, maintenait une hiérarchie sociale où les femmes devaient obéissance à leur mari. Seule Christine de Pizan, à la fin du 14ᵉ siècle, a osé théoriser la sororité comme un rempart contre la misogynie, imaginant une cité dirigée par des femmes.
À la Renaissance, des penseurs comme Montaigne ont poussé plus loin l'idée d'une amitié fusionnelle entre hommes, comme celle qu'il a vécue avec La Boétie. Pour Montaigne, cette amitié, scellée par une « ordonnance du ciel », était supérieure à l'amour conjugal et même à l'amour de la patrie. Il affirmait que les femmes étaient incapables d'une telle relation en raison de leur « âme trop faible ». Cette vision reflétait une misogynie généralisée : les femmes étaient perçues comme incapables de garder un secret ou de soutenir une amitié profonde. Les salons littéraires et la sociabilité de cour, bien que parfois mixtes, maintenaient une inégalité flagrante. Les femmes y étaient respectées, mais à condition de rester dans leur rôle traditionnel, notamment en évitant d'écrire ou de s'exprimer publiquement.
Au 17ᵉ siècle, Madeleine de Scudéry a tenté de briser ce schéma avec sa Carte du Tendre, une théorie de l'amitié homme-femme en dehors du mariage. Elle a ainsi contesté l'idée que les femmes devaient se contenter d'une amitié conjugale, souvent imposée par l'Église. Au 18ᵉ siècle, la Révolution française a introduit le concept de fraternité comme valeur politique, mais celui-ci restait ancré dans une vision masculine. Saint-Just, par exemple, a fait de l'amitié un fondement de la société nouvelle, mais cette fraternité excluait souvent les femmes. Malgré des avancées, comme l'idée d'une amitié conjugale égalitaire, les femmes étaient toujours cantonnées à une place subalterne. Les mouvements féministes des 19ᵉ et 20ᵉ siècles ont ensuite cherché à intégrer les femmes dans ces dynamiques, tout en développant le concept de sororité comme outil de lutte politique et sociale.
L'article souligne que les travaux récents, comme ceux de la journaliste Alice Raybaud dans *Nos puissantes amitiés* (2024), visent à réhabiliter l'importance des amitiés féminines et mixtes dans la société contemporaine. Ces réflexions s'inscrivent dans une remise en question des hiérarchies relationnelles traditionnelles, où le couple et la passion amoureuse ont souvent été perçus comme les seules relations valorisantes. Les penseuses féministes contemporaines, comme Alice Raybaud, cherchent à montrer que les amitiés entre femmes ou entre hommes et femmes peuvent être aussi riches et structurantes que les amitiés masculines. L'objectif est de reconnaître le poids de ces relations, longtemps minimisées ou ignorées, et de les intégrer pleinement dans le paysage social et politique actuel.

