Valeska Grisebach, réalisatrice de « L’Aventure rêvée »: « Le film traite de qui gagne et perd dans le système actuel »
Avec "L'Aventure rêvée", qui a reçu le prix du jury au dernier Festival de Cannes, la cinéaste allemande Valeska Grisebach met en scène une archéologue sexagénaire qui s'oppose à un monde criminel sévissant dans le sud de la Bulgarie. Une œuvre puissante aux airs de polar, qui interroge la condition féminine des quarante dernières années et redéfinit le regard filmique porté sur l'Europe de l'Est.
Le film L’Aventure rêvée, réalisé par la cinéaste allemande Valeska Grisebach, a reçu le prix du jury lors du Festival de Cannes en 2026. Ce long-métrage, qui mêle polar et naturalisme, met en scène une archéologue bulgare d’une soixantaine d’années, Veska, qui affronte un monde criminel dans le sud de la Bulgarie. L’œuvre interroge la condition féminine depuis les années 1980 et offre un regard inédit sur l’Europe de l’Est, en explorant les conséquences sociales et politiques de la chute du Mur de Berlin. Le film a été salué pour sa narration atemporelle et sa capacité à mêler des éléments fictionnels à une réalité historique complexe.
Valeska Grisebach a choisi de tourner L’Aventure rêvée en Bulgarie, un pays où elle avait déjà réalisé son précédent film, Western (2017). Ce retour s’explique par les liens tissés avec le pays et ses habitants lors du tournage de Western, où elle avait suivi des travailleurs allemands en Bulgarie. La réalisatrice, initialement sceptique sur sa légitimité à raconter une nouvelle histoire bulgare, a finalement décidé de s’inspirer des souvenirs de la génération ayant vécu les années 1990, une période de profondes transformations en Europe de l’Est. Elle a mené des recherches approfondies en discutant avec des Bulgares de sa génération, qui lui ont partagé leurs expériences contrastées de cette époque.
La réalisatrice a découvert que les années 1990, souvent perçues comme une période de liberté après la chute du Mur de Berlin, ont en réalité été marquées par des inégalités fortes entre les genres. Plusieurs de ses interlocuteurs, alors âgés d’une vingtaine d’années, lui ont décrit cette décennie comme une « époque masculine », où les femmes ont subi des violences et des discriminations. Grisebach a donc centré son récit sur ces réalités spécifiques à la Bulgarie, en évitant une généralisation. Elle a notamment exploré les récits de violences sexuelles et les dynamiques de pouvoir, tout en soulignant la résilience des femmes de cette génération, souvent contraintes à des métiers variés en raison de crises économiques, comme l’inflation de 1996 en Bulgarie.
Contrairement à Western, où les personnages principaux étaient masculins, Grisebach a choisi de faire de son héroïne une femme bulgare, Veska, apparue après dix minutes de film. Ce choix s’inscrit dans sa réflexion sur le genre et la perspective narrative : Veska incarne une femme qui passe du statut d’observée à celui d’observatrice. La réalisatrice a opté pour une actrice non professionnelle, Yana Radeva, dont la vie reflète les parcours atypiques de sa génération : géologue, directrice de casino et vendeuse de produits agricoles. Radeva a apporté une authenticité au personnage, inspiré par les récits de survivantes des années 1990. Le film aborde ainsi la créativité et l’adaptabilité de cette génération, tout en questionnant les stéréotypes de genre.
Le film alterne entre des paysages naturels lumineux et des scènes urbaines nocturnes, créant une atmosphère de tension progressive. Grisebach et son chef opérateur, Bernhard Keller, ont joué sur les contrastes entre éléments naturels et artificiels pour renforcer cette dualité. Le tournage, réalisé avec un budget limité, a nécessité des ajustements constants pour unifier ces décors variés, notamment entre la campagne et la ville de Svilengrad, située près des frontières grecque et turque. L’éclairage et les textures visuelles évoluent au fil du récit, reflétant l’ambivalence des émotions des personnages et l’atmosphère de plus en plus inquiétante.
Grisebach estime que les années 1990 ont laissé des traces profondes dans les sociétés européennes, notamment un backlash (recul) politique et social. Elle souligne que les élites de l’époque continuent de se protéger, favorisant un retour à des discours violents et décomplexés envers les femmes et les étrangers. Le film illustre ces dynamiques en montrant comment les rêves de liberté et de démocratie des années 1990 ont été partiellement trahis. Malgré ce constat, la réalisatrice a rencontré des personnes éloignées du pouvoir qui incarnent une solidarité et une empathie remarquables, prouvant que des alternatives existent encore. Le récit explore ainsi la lutte entre ceux qui gagnent et ceux qui perdent dans le système actuel.
Pour L’Aventure rêvée, Grisebach s’est inspirée de cinéastes comme Abbas Kiarostami et Michelangelo Antonioni, plutôt que de films précis. Elle évoque une atmosphère belliqueuse et des conflits internes, nécessitant une résistance narrative. La mise en scène s’allège en fin de film, symbolisant une forme d’ouverture vers la liberté. Le titre, L’Aventure rêvée, reflète cette dualité : il renvoie à l’attrait des récits d’aventure, genre que la réalisatrice a découvert enfant via les westerns, mais aussi à la désillusion face aux idéaux non réalisés des années 1990. Le film questionne ainsi le genre cinématographique lui-même, en jouant sur les attentes du spectateur.
La présentation de L’Aventure rêvée en compétition à Cannes a été marquée par une réception positive et la remise du prix du jury. Grisebach décrit l’expérience comme intense et rapide, avec une cérémonie du palmarès organisée le lendemain de la projection. Le film a suscité des discussions et a été compris comme une œuvre engagée, notamment sur les questions de genre et de justice sociale. La réalisatrice a particulièrement apprécié le partage de ce moment avec son actrice principale, Yana Radeva, dont c’était le premier tournage. Elle a également eu l’occasion de voir Notre salut d’Emmanuel Marre, qu’elle a apprécié, mais n’a pas eu le temps de découvrir les autres films en compétition.
Grisebach considère que *L’Aventure rêvée* a occupé une place centrale dans sa vie professionnelle ces cinq dernières années, tant sur le plan créatif que personnel. L’équipe du film est devenue comme une seconde famille, et la réalisatrice dispose d’une abondante matière issue de ce projet. Bien qu’elle n’ait pas encore de plan précis pour son prochain film, elle envisage de rester en lien avec la Bulgarie, où elle a tissé des liens durables. Elle évoque la possibilité de s’appuyer sur les recherches et les relations nouées lors de la préparation de *L’Aventure rêvée* pour son prochain long-métrage, confirmant ainsi la continuité thématique et géographique de son travail.

