Le son des années trente
Avec l'invention du disque, les voix des dirigeants et les chants partisans sortent des meetings pour atteindre villages et foyers. Au rythme des innova-tions techniques et de l'appropriation du média, une autre histoire des dernières années de la III e République se dessine..
Dans les années 1930 en France, le disque politique désigne un support audio utilisé par les partis pour diffuser des discours, des déclamations ou des chants partisans. Il se distingue des disques de musique classique ou de divertissement. Ce média s’appuie sur des inventions comme le phonographe (1878) et le gramophone (1888), qui permettent de reproduire et de diffuser des voix. Entre 1929 et 1939, environ 200 disques de musique politique, une centaine de discours et une trentaine de déclamations ont été produits. Les partis comme l’Action Française, la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) et la SFIC (Section Française de l’Internationale Communiste) ont utilisé ce support pour toucher un public plus large, notamment dans les zones rurales ou les petites villes. L’année 1939 marque un tournant avec la dissolution de la SFIC, réduisant la diversité des voix politiques accessibles via ce média.
L’enregistrement sonore a transformé la communication politique en permettant une amplification et une démultiplication des discours. Les haut-parleurs, apparus dès 1922 à Paris, ont rendu les voix audibles à distance, dans des lieux publics comme les gares ou les stades. Cette technologie a aussi introduit une dimension de violence sensorielle, où le son peut être perçu comme une agression, notamment dans les régimes autoritaires. Les partis politiques ont rapidement saisi l’opportunité de ce pouvoir sonore pour étendre leur influence. Par exemple, l’Action Française a utilisé des disques pour mobiliser et inciter à la violence physique, tandis que la SFIO a vu dans ce support un délégué permanent à la propagande socialiste.
Les partis politiques ont adopté des stratégies variées pour exploiter le disque. L’Action Française et la SFIO ont bénéficié de l’engagement d’individus compétents comme Jacques Hébertot pour la première et Jean-Lorris et Compère-Morrel pour la seconde. La SFIC a lancé des collections de discours (Piatiletka en 1932, puis La Voix du peuple en 1937) et de chants prolétariens (Le Chant du Monde à partir de 1937). Le Parti radical, bien que moins actif, a reconnu l’intérêt théorique de la radio, mais a peu utilisé le disque en pratique. Les communistes ont combiné discours et musique pour renforcer l’identité collective et l’éducation politique. Les chiffres montrent que certains disques ont connu un succès notable : 5 000 disques vendus par souscription et 17 000 disques écoulés en six mois pour certains titres.
Le disque politique servait trois objectifs principaux. Les discours pouvaient être pédagogiques (exposer les idées du parti), indicatifs (guider l’action lors d’élections) ou mémoriels (renforcer le sentiment d’appartenance à une communauté). La musique, quant à elle, visait à être écoutée avec recueillement ou reprise avec ferveur. Les chants symbolisaient un collectif uni, tandis que les solistes représentaient un sujet agissant individuellement. Les partis utilisaient aussi le disque pour transformer des événements en dispositifs de propagande impromptus, comme lors du Tour de France 1936, où L’Humanité a déployé des voitures équipées de haut-parleurs pour diffuser des messages politiques.
L’ouvrage de Jonathan Thomas souligne certaines limites dans l’analyse du disque politique. L’auteur utilise le terme propagande, qui, bien que courant à l’époque, est aujourd’hui connoté négativement et peut nuire à l’analyse. Une alternative comme communication politique aurait pu être discutée. Par ailleurs, l’absence de données chiffrées précises (prix des disques, taux d’équipement des foyers, ventes comparées) empêche d’évaluer pleinement l’impact réel de ce média. Enfin, l’auteur n’a pas analysé les sons en tant que tels, se contentant de renvoyer à une base de données externe. Pourtant, des différences notables existent entre les voix des orateurs, comme Édouard Herriot, Jacques Doriot ou Pierre-Étienne Flandin, qui mériteraient une étude approfondie.
Jonathan Thomas invite à élargir l’étude du disque politique à une dimension européenne. Entre 1928 et 1932, l’Allemagne a vu tous ses grands partis éditer des disques pour les élections du *Reichstag*. Le régime nazi a ensuite privilégié la radio, mais de nombreux enregistrements ont survécu, permettant des comparaisons entre démocraties et dictatures, entre disque et radio, ou encore entre organisations et logistiques. Une approche comparative pourrait explorer les différences esthétiques, organisationnelles et techniques. Thomas a posé les bases de cette recherche, mais un travail plus large reste à accomplir pour comprendre pleinement l’impact du son dans la politique européenne des années 1930.

