danah boyd : « La démocratie est en danger lorsque nous la tenons pour acquise »
Après sept années passées au sein du Bureau du recensement des États-Unis, la sociologue danah boyd raconte, dans La fabrique des données, comment se construisent les chiffres qui permettent à une société de se connaître et de se gouverner. À l’heure où l’administration Trump fragilise méthodiquement l’État fédéral, elle alerte sur les conséquences de cet affaiblissement : quand les institutions vacillent, c’est aussi la démocratie qui menace de s’effondrer.
La sociologue danah boyd, professeure à l’université Cornell et spécialiste des mondes numériques, publie le 24 septembre 2026 un ouvrage intitulé La fabrique des données. On ne trouve pas les données, on les construit. Ce livre explore comment les chiffres et statistiques, souvent présentés comme des données brutes, sont en réalité le résultat d’un processus complexe de construction par les institutions. L’autrice s’appuie sur son expérience de sept années passées au sein du Bureau du recensement des États-Unis, une administration chargée tous les dix ans de compter la population du pays. Son travail met en lumière le rôle crucial des institutions dans la production de ces données, qui servent ensuite de base à la gestion des sociétés et des démocraties.
Danah boyd souligne que les données ne sont jamais des éléments objectifs ou naturels, mais qu’elles sont obtenues à travers des processus humains, techniques et politiques. Elle reprend une intuition du sociologue Bruno Latour pour expliquer que les chiffres ne tombent pas du ciel : ils sont le fruit de choix, de méthodes et d’outils définis par ceux qui les produisent. Par exemple, le Bureau du recensement doit décider comment compter les populations marginalisées, comme les sans-abri ou les migrants, ou encore comment répartir les questions dans les formulaires. Ces choix influencent directement les résultats et, par ricochet, les politiques publiques qui en découlent.
L’ouvrage de danah boyd ne se limite pas à une critique des statistiques, mais interroge la santé des institutions qui les produisent. Elle explique que ces administrations, comme le Bureau du recensement, sont souvent fragilisées par des coupes budgétaires, des perturbations politiques ou un manque de reconnaissance. Ces institutions, bien que discrètes, jouent un rôle vital dans le fonctionnement de la démocratie en fournissant des informations fiables pour la prise de décision. Leur affaiblissement menace directement la capacité des États à gouverner de manière transparente et équitable.
Danah boyd décrit comment le démantèlement des administrations, comme celui observé sous l’administration Trump aux États-Unis, se fait de manière progressive et souvent invisible. Chaque perturbation, chaque réduction de budget ou chaque changement de méthode affaiblit un peu plus ces institutions. Par exemple, le Bureau du recensement a vu ses ressources diminuer, ce qui a rendu plus difficile la collecte de données précises et représentatives. Ce processus n’est pas nouveau, mais il s’accélère sous certaines gouvernances, mettant en péril la stabilité des États et, par extension, la démocratie.
Selon danah boyd, lorsque les institutions qui produisent les données s’affaiblissent, c’est toute la démocratie qui est menacée. Les chiffres et statistiques servent de base aux décisions politiques, à la répartition des ressources et à la transparence des gouvernements. Si ces données deviennent moins fiables ou moins disponibles, les citoyens perdent un outil essentiel pour évaluer l’action publique. L’autrice alerte sur le risque d’un cercle vicieux : moins les institutions sont solides, moins elles produisent des données de qualité, et moins la société peut se gouverner de manière éclairée.
Danah boyd met en avant le témoignage des fonctionnaires du *Bureau du recensement*, dont le travail et l’éthique professionnelle sont souvent méconnus du grand public. Ces agents, qui consacrent leur carrière à produire des données fiables, subissent les conséquences des coupes budgétaires et des pressions politiques. Leur souffrance et leur engagement illustrent l’importance de préserver ces institutions, non seulement pour la qualité des chiffres, mais aussi pour la santé même de la démocratie. Leur voix rappelle que derrière chaque statistique se cache un travail humain et une mission publique.

