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Géopolitique

Corée du Sud : l’essor du “bakje”, soit la tendance à “afficher” publiquement les autres

Courrier International · mis à jour il y a 21 j

Captures d’écrans, republications… Afficher publiquement les paroles ou le comportement d’une personne se banalise en Corée du Sud. Celles qui sont ciblées ne peuvent se soustraire au jugement du tribunal populaire d’Internet.

Définition du bakje

En Corée du Sud, le terme bakje (박제) désigne une pratique qui consiste à exposer publiquement les erreurs, paroles ou comportements d’une personne sur internet. Littéralement, bakje signifie « taxidermie » en coréen, une technique qui consiste à conserver les dépouilles d’animaux morts en leur redonnant une apparence de vie pour les exposer. Par analogie, cette pratique numérique « fige » les actes d’une personne jugés répréhensibles par un tiers, souvent sous le coup de la colère ou d’un sentiment d’injustice. Elle peut prendre la forme de captures d’écran, de republications ou de commentaires en ligne, transformant une frustration individuelle en une « punition collective » exercée par le « tribunal du Net ». Cette tendance s’accompagne parfois de la divulgation d’informations personnelles, aggravant les conséquences pour les cibles.

Origines et motivations

Le bakje trouve ses racines dans la colère ou le sentiment d’être lésé par autrui. Par exemple, un joueur de tennis sud-coréen a menacé son partenaire de lui appliquer le bakje après avoir annulé un match pour se rendre aux urgences, refusant de croire à son excuse. Les partisans de cette pratique justifient leurs actes par un prétendu « intérêt général », évoquant une logique préventive pour dissuader les comportements jugés inacceptables. Cependant, des experts soulignent que ces motivations cachent souvent des besoins personnels, comme la satisfaction de se venger ou de rétablir une image de soi. Le phénomène s’est popularisé avec la montée des réseaux sociaux, où la viralité des contenus amplifie la portée des accusations.

Conséquences et dérives

Le bakje peut rapidement déraper en harcèlement ou en lynchage numérique. Un commerçant sud-coréen de 43 ans, Kim, en a fait les frais après avoir été accusé à tort de dénigrer une connaissance. Il a subi une vague de messages haineux sur les réseaux sociaux, illustrant comment une accusation infondée peut se propager et nuire gravement à une réputation. Les conséquences sont d’autant plus lourdes que cette pratique s’accompagne parfois de la diffusion d’informations personnelles, comme des adresses ou des numéros de téléphone, exposant les cibles à des risques physiques ou psychologiques. Les experts y voient une forme de justice expéditive, où le jugement est rendu sans preuve ni procès équitable.

Cas emblématique en 2026

Fin septembre 2026, le phénomène a pris une ampleur inédite avec la polémique autour du film The Assassin(s). Ce long-métrage, qui retrace l’enquête sur l’assassinat de Yuk Yong-soo, épouse du président sud-coréen Park Chung-hee en 1974, a été accusé par des députés conservateurs de diffamer le défunt dirigeant. Des appels collectifs au bakje ont alors été lancés en ligne, avec des listes publiant les noms du réalisateur, des acteurs et des personnalités ayant critiqué le film, sous le titre « Participants et complices ». Certains manifestants se sont même rendus devant le domicile d’un acteur, transformant une critique artistique en une chasse aux sorcières numérique. Ce cas montre comment le bakje peut instrumentaliser des débats culturels ou politiques pour nuire à des individus.

Ce que ça pourrait changer

Les experts sud-coréens s’inquiètent de la banalisation du *bakje*, qui menace les libertés individuelles et la présomption d’innocence. Ils soulignent que cette pratique repose rarement sur des « convictions morales » solides, mais plutôt sur des pulsions de vengeance ou de domination sociale. Le phénomène reflète une tendance plus large dans la société sud-coréenne, où les réseaux sociaux amplifient les conflits et encouragent les jugements hâtifs. Des affaires comme celle du commerçant Kim ou du film *The Assassin(s)* révèlent aussi un climat de polarisation, où les désaccords sont souvent réglés par l’opprobre public plutôt que par le dialogue. Cette dynamique interroge sur l’équilibre entre liberté d’expression et protection de la vie privée dans l’ère numérique.

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