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Philosophie

Penser avec et contre l'Occident

La Vie des Idées · mis à jour il y a 15 j

Comment le savoir occidental a-t-il été absorbé et réinterprété par les sociétés extra-occidentales ? L'ouvrage érudit de T. Brisson remet en cause l'image d'un hégémonisme sans nuance..

Modernisation sans occidentalisation

Depuis plus de dix ans, des historiens et historiennes mettent en lumière un mouvement répandu dans les espaces extra-européens : moderniser une société sans adopter les modèles culturels ou politiques de l’Occident. Thomas Brisson, professeur de sciences politiques à l’Université Paris 8, explore cette dynamique dans son ouvrage. Il analyse comment des pays comme le Japon, la Chine, l’Inde ou le monde arabe ont intégré des savoirs occidentaux tout en les réinterprétant pour servir leurs propres projets de modernité. L’enjeu n’est pas seulement technique, mais aussi identitaire : ces sociétés cherchent à se définir par elles-mêmes, en contestant l’idée que l’Occident détiendrait le monopole de la modernité scientifique. Par exemple, des concepts comme la société ou la sociologie ont été traduits et adaptés dans des langues locales, souvent en leur donnant un sens nouveau, distinct de leur usage européen.

Savoirs occidentaux : réception et réinterprétation

Thomas Brisson montre que la diffusion des savoirs occidentaux ne se réduit pas à une simple imposition ou à un rapport de domination. Les acteurs locaux ont toujours eu la capacité de penser et d’agir par eux-mêmes, même dans des contextes coloniaux ou postcoloniaux. Par exemple, des intellectuels japonais, égyptiens ou indiens ont voyagé en Occident pour étudier ses modèles, puis les ont adaptés à leur réalité. Ces circulations ont parfois provoqué des tensions internes, comme en Chine où la sociologie, née dans le contexte de la Révolution industrielle européenne, a été utilisée pour analyser des sociétés majoritairement rurales. L’ouvrage souligne aussi la réinvention de traditions locales, comme la néo-traditionalisation, où des savoirs anciens sont remis au goût du jour pour résister à l’influence occidentale.

Voyage des mots et des concepts

Un des aspects les plus originaux de l’ouvrage concerne la traduction et l’adaptation des concepts occidentaux dans des langues locales. Par exemple, le terme société, qui désignait autrefois une communauté de croyants ou un ensemble de tribus, a été redéfini pour désigner un tout objectivable, sujet d’études scientifiques et d’interventions politiques. Cette transformation s’est produite de manière synchronisée dans plusieurs régions du monde, comme au Japon ou dans le monde arabe. De même, des philosophies de l’histoire ou des modèles comme ceux de Spencer ou Darwin ont été diffusés et adaptés, parfois pour critiquer l’Occident lui-même. L’auteur cite l’exemple du marxisme, utilisé en Iran ou en Chine non seulement pour repenser l’histoire locale, mais aussi pour contester l’hégémonie occidentale.

Stratégies de résistance intellectuelle

Face à la domination des savoirs occidentaux, certains intellectuels ont développé des stratégies de résistance, comme l’essentialisme stratégique (p. 131). Ce terme désigne la reconstruction ou la survalorisation de traditions locales pour se protéger de l’aliénation culturelle. Par exemple, des penseurs ont présenté des figures historiques comme Ibn Khaldūn ou le Bouddha comme des précurseurs de la sociologie ou de la psychologie, afin de montrer que leur propre culture avait déjà développé des savoirs comparables à ceux de l’Occident. Cette démarche permet de se situer par rapport aux savoirs dominants tout en affirmant une forme d’authenticité. L’ouvrage souligne que ces stratégies sont ambivalentes : elles peuvent à la fois affirmer une identité locale et reproduire des schémas de pensée occidentaux.

Colonialisme et circulation des savoirs

Thomas Brisson rappelle que la domination coloniale a influencé la circulation des savoirs, mais sans la déterminer entièrement. Par exemple, le Japon, moins exposé à l’impérialisme européen, a pu développer une modernisation alternative sans subir de violence coloniale directe. En revanche, le monde arabe, confronté à une domination coloniale brutale au XIXe siècle, a vu ses traditions intellectuelles souvent réduites ou réinterprétées par les orientalistes. Après les indépendances, les universités locales ont hérité de ces biais, avec des moyens limités pour les sciences humaines et des libertés académiques parfois restreintes. La traduction de nouveaux concepts a aussi été contrainte par le bilinguisme imposé par la colonisation, créant une hiérarchie entre les langues et les registres de savoir.

Renouvellement des chronologies

L’ouvrage propose de repenser les chronologies traditionnelles de l’histoire des sciences humaines et sociales, souvent calquées sur l’Europe. Par exemple, pour le monde arabe, le XIXe siècle est généralement présenté comme une période de contact accru avec l’Occident, mais des mouvements de renouveau intellectuel existaient déjà au XVIIIe siècle, comme les Lumières musulmanes ou le réformisme juridique, qui se sont développés sans l’Europe. Ces courants, souvent négligés, ont pourtant posé les bases des transformations ultérieures. L’auteur souligne l’importance d’élargir ces chronologies pour mieux comprendre l’évolution des savoirs dans ces régions, en dehors des divisions classiques entre histoire moderne et contemporaine.

Diversité épistémique persistante

Le livre conclut sur la persistance d’une diversité épistémique, malgré l’influence des savoirs occidentaux. Thomas Brisson montre que les intellectuels des régions étudiées (Japon, Chine, Inde, monde arabe) ont développé leurs propres écoles et paradigmes, souvent en parallèle des universités occidentales. Par exemple, des travaux en sciences sociales publiés en japonais, en arabe ou en chinois ont permis de repenser des concepts comme la 'aṣabiyya (l’esprit de corps chez Ibn Khaldūn) en dehors du cadre occidental. L’ouvrage invite à poursuivre ces recherches pour explorer les contextes de production des savoirs dans d’autres régions, comme l’Amérique du Sud ou l’Afrique, où des dynamiques similaires pourraient être observées. Cette diversité appelle à des enquêtes plus approfondies sur les épistémologies locales.

Ce que ça pourrait changer

Thomas Brisson prend ses distances avec certaines lectures postcoloniales, comme celles inspirées par Edward Saïd et son œuvre sur l’orientalisme. Il rappelle que si les sciences sociales se sont imposées dans des contextes non-occidentaux de manière déséquilibrée, cela n’a pas empêché les acteurs locaux de penser et d’agir de façon autonome. La circulation des savoirs occidentaux ne se réduit pas à un rapport de pouvoir univoque : elle a aussi permis des réappropriations critiques et des hybridations. Par exemple, le marxisme, bien que critiqué pour son eurocentrisme, a été utilisé en Iran ou en Chine pour repenser l’histoire locale et contester l’Occident. L’auteur souligne que ces dynamiques complexes remettent en cause l’idée d’une domination totale des savoirs occidentaux.

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