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Majorque se révolte contre un tourisme qui dépossède les habitants de leur territoire

The Conversation France · mis à jour 1 août

Le touriste conscient de son impact comprend que payer n’efface pas les conséquences de ses choix et que certains voyages, hébergements ou activités peuvent cesser d’être moralement acceptables. Mistervlad/Shutterstock L’ESSENTIEL À Majorque, les habitants dénoncent un modèle touristique qui aggrave la crise du logement et les pousse à quitter l’île.

Manifestation historique

Le 26 juillet 2026, Palma, capitale de Majorque, a accueilli une manifestation massive organisée par la plateforme Menys Turisme, Més Vida (« Moins de tourisme, plus de vie » en majorquin). Selon les organisateurs, 70 000 personnes y ont participé, tandis que la police en dénombrait 25 000. Ce rassemblement, marqué par des affrontements avec les forces de l'ordre et des blessés, ne visait pas les touristes en tant que tels, mais un modèle économique qui marginalise les habitants. Les revendications portaient sur la limitation des locations touristiques, la réduction des vols vers l'île et la sortie d'une économie dépendante du tourisme, au détriment du logement et de la vie quotidienne des Majorquins. Les manifestants incluaient des habitants, des écologistes, des agriculteurs et des salariés du secteur touristique, soulignant l'ampleur du rejet d'un système qui sacrifie les conditions de vie locales pour le profit touristique.

Surtourisme et crise

Le surtourisme désigne une situation où la croissance du tourisme dépasse la capacité d'un territoire à absorber ses effets négatifs, dégradant la qualité de vie des habitants. À Majorque, ce phénomène se traduit par une crise du logement exacerbée par les locations touristiques, les investissements internationaux et la spéculation immobilière. Les prix de l'immobilier augmentent, rendant les logements inaccessibles pour les locaux, notamment les travailleurs essentiels comme les infirmières, les policiers ou les enseignants. Agustín Cócola-Gant, chercheur, qualifie les locations touristiques de nouveau front de la gentrification, où l'habitant devient un obstacle à la rentabilité. Par exemple, un appartement libéré peut ne jamais revenir sur le marché résidentiel, ou un commerce de proximité peut être remplacé par une boutique destinée aux touristes. Cette éviction progressive transforme les quartiers, où les résidents perdent leur ancrage territorial sans pour autant quitter physiquement l'île.

Tourismophobie : un terme trompeur

Le terme tourismophobie est souvent utilisé pour discréditer les mouvements de contestation contre le surtourisme, en les présentant comme une hostilité irrationnelle envers les touristes. Pourtant, les mobilisations comme celle de Majorque, de Venise ou des Canaries ne visent pas les visiteurs, mais un modèle économique qui privilégie leurs droits temporaires (profiter d'un lieu) au détriment des droits permanents des habitants (y vivre). Les chercheurs Claudio Milano, Marina Novelli et Joseph Cheer définissent le surtourisme comme une situation où la croissance touristique restreint l'accès des locaux aux services, aux espaces et dégrade leur qualité de vie. Ce concept montre que le problème n'est pas le nombre de touristes, mais l'impact structurel d'un tourisme non régulé sur les communautés locales.

Décroissance touristique

La décroissance touristique est une approche proposée par des chercheurs comme Robert Fletcher ou Macià Blázquez-Salom, qui remet en cause l'idée d'une croissance touristique illimitée. Elle suggère que certains territoires n'ont pas besoin de mieux gérer leur afflux de visiteurs, mais de réduire concrètement la pression touristique : moins de capacités d'accueil, moins de vols, moins d'artificialisation des sols et une moindre dépendance économique au tourisme. Contrairement à l'idée d'un tourisme de luxe où seuls les plus aisés pourraient voyager, cette approche vise à préserver les conditions de vie des habitants. Elle s'appuie sur des travaux montrant que la richesse produite par le tourisme peut s'accompagner d'une dégradation des droits fondamentaux des communautés locales.

Justice de la mobilité

Le concept de justice de la mobilité, développé par Mimi Sheller, met en lumière les inégalités liées aux déplacements. Il souligne que toutes les mobilités n'ont pas le même pouvoir : un touriste peut voyager librement pour un week-end, tandis qu'un travailleur local (comme une femme de chambre) doit parcourir de longues distances quotidiennement car il ne peut plus se loger près de son lieu de travail. Ce déséquilibre révèle comment la liberté de circulation des uns peut engendrer la mobilité forcée des autres. La justice de la mobilité interroge donc la répartition des coûts et des bénéfices du tourisme, en soulignant que les choix de déplacement des visiteurs ont des conséquences concrètes sur la vie des habitants.

Souveraineté touristique

La souveraineté touristique est un concept qui désigne la capacité d'une communauté à décider de l'avenir touristique de son territoire. Elle implique de pouvoir limiter le nombre de visiteurs, de navires de croisière, de véhicules ou de logements touristiques, afin de préserver les conditions de vie des habitants. Ce concept, lié aux luttes des communautés pour reprendre le contrôle de leurs moyens de subsistance, pose la question de la légitimité des décisions touristiques. Par exemple, une île comme Majorque pourrait décider que certains logements doivent d'abord servir à loger les locaux, ou que certains sites doivent être fermés pour éviter la saturation. Cette souveraineté n'est pas une fermeture aux visiteurs, mais une priorité donnée aux droits des habitants sur ceux du marché touristique.

Touriste conscient de son impact

Le touriste conscient de son impact est une notion proposée pour encourager une réflexion sur la moralité des choix touristiques. Ce type de touriste reconnaît que sa présence a des conséquences sur les territoires visités et accepte de renoncer à certaines activités ou destinations si elles nuisent aux habitants. Par exemple, il pourrait éviter de choisir Majorque pour du cyclotourisme si cette activité perturbe les déplacements des locaux, ou refuser d'utiliser des plateformes comme Airbnb dans les quartiers touchés par la gentrification. Cette approche va au-delà du tourisme responsable, qui se limite souvent à réduire son empreinte sans remettre en cause la légitimité de sa présence. Le touriste conscient de son impact se demande : « Est-ce que je devrais vraiment être ici, à faire cela ? », et adapte ses choix en conséquence.

Ce que ça pourrait changer

Le tourisme est devenu une force qui façonne les territoires, les emplois, les infrastructures et même le calendrier politique, sans jamais avoir été élu. Il agit comme un *pouvoir constituant*, c'est-à-dire une autorité qui définit les règles et les priorités d'un territoire, sans mandat démocratique. Ce pouvoir invisible peut produire de la richesse, mais aussi de la pauvreté sous d'autres formes : logement inaccessible, manque d'espaces publics, temps de transport accru, ou perte de perspectives pour les jeunes générations. Les graffitis et messages laissés par les habitants, comme celui en allemand demandant aux cyclotouristes de choisir une autre destination, illustrent cette frustration face à un système où les visiteurs bénéficient de libertés que les locaux n'ont plus. La question n'est donc plus de savoir si le tourisme crée de la richesse, mais quelles formes de pauvreté il génère en retour.

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