Dark academia: comment ce genre littéraire à l'esthétique vintage séduit de plus en plus
Alors que l'affaire Thélyson Orélien continue de faire parler d'elle, la rentrée littéraire est aussi marquée par un genre récent qui ne cesse de gagner des lectrices et des lecteurs en France: la dark academia. Entre enquêtes sanglantes et critiques d'un certain élitisme, le tout sur les bancs de l'école, le succès de la dark academia intrigue autant qu'il interpelle..
La dark academia est un genre littéraire et esthétique qui mêle l’univers des écoles ou universités prestigieuses, souvent anglo-saxonnes, avec des thèmes sombres comme les meurtres, les relations toxiques ou les secrets inavouables. Ce genre se caractérise par une esthétique vintage inspirée des années 1930-1940, avec des décors de bibliothèques anciennes, de salons de thé ou de paysages brumeux. Les personnages y sont généralement complexes, moralement ambivalents, et interrogent le lecteur sur sa propre moralité. Des éléments queers (liés à la diversité des orientations sexuelles) et des critiques sociales y sont souvent intégrés. Par exemple, des œuvres comme Le Maître des illusions (1992) de Donna Tartt ou Jane Eyre (1847) de Charlotte Brontë, bien que non revendiquées comme dark academia, en partagent des éléments clés.
Les prémices de la dark academia remontent au XIXe siècle, avec des classiques comme Jane Eyre de Charlotte Brontë, Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë ou Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde. Ces œuvres, bien qu’elles ne se revendiquent pas explicitement de ce genre, en partagent des thèmes et une esthétique proches. Au cinéma, Le Cercle des poètes disparus (1989) avec Robin Williams est souvent cité comme une référence majeure. Cependant, le genre n’a été officiellement nommé et popularisé qu’autour de 2015, grâce à l’essor des réseaux sociaux comme Tumblr et Pinterest, qui ont mis en avant son esthétique visuelle. La pandémie de Covid-19 en 2020 a ensuite accéléré sa notoriété, offrant une échappatoire imaginaire à une génération d’étudiants privés de vie universitaire traditionnelle.
L’essor de la dark academia est étroitement lié aux plateformes comme Bookstagram (Instagram dédié aux livres) et BookTok (TikTok dédié à la lecture), où des communautés de lecteurs partagent leurs coups de cœur. TikTok, en particulier, a joué un rôle clé en ancrant le genre dans une esthétique visuelle très codifiée : uniformes scolaires, paysages brumeux, architecture gothique, livres reliés et papiers peints sombres. Par exemple, l’écrivaine Nora Lake a expliqué en 2024 que sans les images associées à ces histoires sur les réseaux, elle n’aurait probablement pas adhéré à ce genre. Cependant, cette visibilité a aussi conduit à des dérives, avec des œuvres privilégiant l’esthétique à la profondeur critique, ou glorifiant des relations problématiques comme celles entre professeurs et élèves.
La dark academia soulève plusieurs controverses, notamment sur son potentiel à invisibiliser les minorités ou à promouvoir une vision élitiste et rétrograde de l’éducation. Certaines œuvres sont accusées de glamouriser le classisme ou de normaliser des relations toxiques, comme les dynamiques professeurs-élèves. Nora Lake, autrice de quatre romans dark academia, souligne que ces dérives sont particulièrement visibles dans la nouvelle vague de publications, où les impératifs critiques du genre semblent parfois s’effacer. Par exemple, des œuvres comme As de pique (2023) de Faridah Àbíké-Íyímídé ou Babel (2023) de R. F. Kuang, qui abordent des thèmes comme le colonialisme et le racisme, tentent de répondre à ces critiques en diversifiant les représentations.
La dark academia a donné naissance à des sous-genres, comme la light academia, où les études et la recherche sont présentées comme une source d’épanouissement pour les personnages, ou la green academia, centrée sur l’étude de la nature. En France, le genre reste encore marginal, bien que des auteurs comme Sacha Morage, Kentin Jarno ou Marion Juin-Semet commencent à se faire connaître. L’avenir de la dark academia francophone dépendra de sa capacité à se développer tout en évitant les écueils de l’élitisme et du manque de diversité. Malgré ces défis, les autrices interrogées estiment que le genre a encore de beaux jours devant lui, grâce à son universalité et son potentiel à explorer des thèmes comme l’isolement ou la quête de sens.
Nora Lake compare la *dark academia* à un *soap opera*, un genre considéré comme kitsch mais qui reste un plaisir coupable indétrônable. Elle souligne que, malgré les risques de lassitude, le genre ne disparaîtra pas totalement, car il aborde des sujets universels comme le sentiment de décalage social. Nina Gorlier, documentaliste et blogueuse littéraire, ajoute que l’école, en tant que micro-société, offre un terrain fertile pour explorer des dynamiques humaines complexes. L’enjeu pour l’avenir sera de concilier esthétique, profondeur critique et diversité, afin de préserver l’attrait du genre sans tomber dans les travers qu’il dénonce parfois.

