Sélection Liberalis du week-end : le château d'Ambras en Autriche, où l'amour donna naissance au premier musée du monde.
Au sud-est d'Innsbruck, en Autriche, le château d'Ambras déploie sa silhouette d'avant-poste médiéval transformé en somptueuse résidence Renaissance. Derrière ses murs se cache le plus ancien musée du monde, né de la passion d'un archiduc des Habsbourg qui osa braver les exigences de son rang pour l'amour, tout en consacrant sa vie à rassembler les trésors les plus remarquables de son époque.
Le château d’Ambras trouve ses racines au Xe siècle sous le nom d’ad umbras, signifiant « dans l’ombre » en latin médiéval, en référence à sa position boisée dans la vallée de l’Inn. Une première forteresse y fut construite par les comtes d’Andechs, puis détruite avant d’être reconstruite sur plusieurs siècles. En 1363, elle passa sous le contrôle des Habsbourg après un traité entre Marguerite de Carinthie et Rodolphe IV d’Autriche, intégrant ainsi le Tyrol à l’Autriche pour cinq siècles. Ce contexte historique explique pourquoi ce lieu, initialement une simple forteresse, deviendra bien plus tard un symbole de pouvoir et d’amour.
En 1563, l’archiduc Ferdinand II, second fils de l’empereur Ferdinand Ier, transforme le château en résidence Renaissance. Son motif n’est pas seulement architectural, mais sentimental : il a épousé en secret Philippine Welser, fille d’un riche marchand, une union interdite pour un prince de sang. Philippine s’installe à Ambras, où Ferdinand lui offre un cadre digne de son rang, tout en cachant leur mariage à la cour de Vienne. Une légende raconte qu’elle serait morte empoisonnée sur ordre d’une belle-mère hostile, bien que cette affirmation ne soit pas attestée.
Parmi les pièces emblématiques du château, la Salle espagnole, construite entre 1569 et 1572, s’étend sur plus de 40 mètres sous un plafond de bois sculpté. Elle abrite 27 portraits en pied de souverains tyroliens et est considérée comme l’une des plus belles salles Renaissance au nord des Alpes. Conçue pour impressionner les visiteurs de marque, elle accueille aujourd’hui encore des concerts et récitals, notamment lors du festival de musique ancienne d’Innsbruck. Son architecture et sa décoration reflètent l’ambition culturelle de Ferdinand II.
La cour intérieure du Haut-Château est recouverte de grisailles, des peintures en camaïeu de gris qui imitent des sculptures en relief sans utiliser de pierre. Ces œuvres représentent des héros et héroïnes de l’Antiquité, des scènes historiques et mythologiques, créant une illusion de bas-reliefs. Ce procédé, à la fois économique et spectaculaire, illustre l’humanisme de cour de Ferdinand II, qui cherche à légitimer le Tyrol en s’inspirant de Rome. La cour devient ainsi une introduction muette aux richesses du château.
À partir de 1570, Ferdinand II fait construire au Bas-Château un bâtiment entièrement dédié à ses collections, considérées comme le plus ancien musée du monde encore en place. Ce Cabinet d’art et de merveilles (ou Wunderkammer) rassemble armures, objets précieux, curiosités naturelles et instruments scientifiques, organisés selon des principes muséographiques avant-gardistes. En 2018, les manuscrits de sa bibliothèque ont été inscrits au Registre international Mémoire du monde de l’UNESCO, reconnaissant ainsi l’un des premiers projets encyclopédiques d’Europe.
La galerie des portraits des Habsbourg, située au Haut-Château, s’étend sur trois niveaux et compte près de 200 tableaux couvrant quatre siècles de dynastie, d’Albert III à François Ier. Parmi les artistes représentés figurent Lucas Cranach l’Ancien, Titien, Van Dyck, Velázquez, Rubens et Arcimboldo. Cette accumulation de portraits, dès le XVIe siècle, reflète une obsession généalogique, où Ferdinand II cherche à affirmer la légitimité de sa lignée malgré sa mésalliance avec Philippine Welser.
Le Cabinet d’art et de merveilles abrite le plus ancien portrait connu de Vlad III, prince de Valachie, plus connu sous le nom de Dracula. Peint dans la seconde moitié du XVIe siècle, probablement d’après un original perdu, il était déjà référencé en 1596 sous le nom de « Dux Balachie ». Les historiens de l’art y voient moins un portrait fidèle qu’une représentation symbolique du mal, destinée à servir de leçon morale à un prince collectionneur comme Ferdinand II.
La Wunderkammer d’Ambras consacre une place à la représentation de la mort, notamment à travers une sculpture en bois de poirier réalisée avant 1519 par Hans Leinberger. Ce Tödlein (« petite mort » en allemand), haut de seulement 22 centimètres, représente un squelette dansant, arc et flèches à la main, symbolisant une vision élégante et macabre de la mort. Plus tard, l’orfèvre Paul Reichel crée un reliquaire en ébène abritant un squelette en pierre de Kelheim, entouré de miroirs et d’un décor d’Éden, invitant le visiteur à s’observer lui-même face à la mortalité.
Autour du château s’étend un parc paysager du XIXe siècle, incluant un lac artificiel, une grotte de Bacchus et des paons. On y trouve aussi les vestiges d’un ancien jardin d’apothicaire où Philippine Welser cultivait des plantes médicinales, reflétant son expertise en botanique et en sciences. Elle est également créditée d’un recueil de recettes, l’un des plus anciens manuscrits culinaires connus rédigés par une femme dans le monde germanique. La salle de bain qu’elle fit aménager, unique en son genre pour le XVIe siècle, alimente toujours des légendes, entre rituel social raffiné et scène de crime supposée.
Le château d’Ambras est situé à Schlossstraße 20, 6020 Innsbruck, accessible en 12 minutes par le bus n°540 depuis la gare centrale. Des visites guidées et un audioguide en français sont disponibles sur réservation. Pour explorer Innsbruck et ses alentours, l’*Innsbruck Card* offre un accès gratuit à 22 musées et sites touristiques, ainsi qu’aux transports publics et aux remontées mécaniques. Valable 24, 48 ou 72 heures, ce pass facilite la découverte de la capitale du Tyrol sans multiplier les billets.

