Bien avant les médias modernes, les kawaraban racontaient les séismes et catastrophes qui frappaient le Japon féodal
Comment les catastrophes naturelles étaient-elles couvertes avant l’apparition de la presse moderne ? Au Japon, la réponse se trouve dans des publications populaires diffusées dans les villes : les kawaraban. En mêlant information et divertissement, ces feuillets pouvaient paraître quelques jours à peine après un séisme, un incendie, mais aussi relater toutes sortes de faits divers.
Les kawaraban étaient des feuillets illustrés imprimés par xylographie, c’est-à-dire gravés sur bois, et diffusés dans les villes japonaises entre la fin du XVIIe siècle et le début du XXe siècle. Leur nom signifie littéralement « imprimés sur tuile », en référence à leur aspect rudimentaire, évoquant une matrice en argile comme celle des tuiles de l’époque. Contrairement aux estampes raffinées de la même période, les kawaraban étaient des publications populaires, souvent de piètre qualité esthétique, mais accessibles financièrement à une large partie de la population urbaine. Leur principal intérêt résidait dans leur fonction informative et divertissante, mêlant faits divers, catastrophes et récits sensationnels, bien avant l’arrivée de la presse moderne au Japon dans les années 1870.
Les kawaraban fonctionnaient comme une presse à sensation avant l’heure, mais leur diffusion était illégale en raison de la censure stricte imposée par le pouvoir politique de l’époque. Les sujets interdits incluaient toute critique du shogun (dirigeant du Japon féodal), des seigneurs locaux ou des relations avec l’étranger. Pour se procurer ces feuillets, les lecteurs devaient s’adresser à des vendeurs ambulants appelés yomiuri, souvent masqués, qui les promouvaient de manière tapageuse dans les rues, à la manière des camelots de journaux. Malgré leur illégalité, ces publications circulaient largement dans les centres urbains comme Edo (ancien nom de Tokyo) et Osaka, grâce à un réseau de colporteurs discrets.
Parmi les kawaraban conservés aujourd’hui, plus de la moitié (soit près de 285 sur une collection de 570 pièces à l’Université de Tokyo) traitent de catastrophes naturelles comme les tremblements de terre, les incendies, les tsunamis ou les éruptions volcaniques. Ces publications jouaient un rôle clé en informant rapidement la population sur les zones sinistrées, les lieux d’aide aux victimes ou les moyens de retrouver des proches séparés. Certaines éditions étaient produites seulement quelques jours après une catastrophe, ce qui témoigne d’une certaine réactivité malgré l’absence de technologies modernes. Leur utilité sociale était telle que, malgré leur illégalité, elles bénéficiaient d’une tolérance relative de la part des autorités, à condition de ne pas critiquer le pouvoir.
Les éditeurs des kawaraban obtenaient leurs informations grâce à un réseau de messagers appelés « jambes ailées » (hikyaku), chargés d’acheminer courrier et marchandises à travers le Japon féodal. Ces messagers, qui circulaient entre les quartiers et les provinces, fournissaient des données de première main sur les catastrophes, permettant aux producteurs de kawaraban de diffuser des nouvelles précises. Les éditeurs exploitaient cette source d’information pour produire des feuillets à la fois utiles et vendeurs, en incluant parfois des messages rassurants ou des conseils pratiques pour les sinistrés. Cette méthode de collecte illustre l’interdépendance entre les différents acteurs de la société japonaise de l’époque.
Une catégorie particulière de kawaraban consacrés aux séismes utilise l’humour et une croyance populaire pour aborder les catastrophes : les namazu-e (« images de poisson-chat »). Selon une croyance répandue, les tremblements de terre étaient causés par un gigantesque silure (namazu) vivant sous l’archipel. Ces estampes, souvent plus élaborées que les kawaraban classiques, représentaient des poissons-chats anthropomorphes illustrant les conséquences des séismes. Certaines mettaient en scène des poissons-chats profitant des destructions pour obtenir de nouvelles commandes, tandis que d’autres soulignaient l’imprévisibilité des catastrophes. L’humour servait ainsi à relativiser l’épreuve et à évoquer un nouvel ordre social à venir, où certains pourraient se reconstruire malgré les pertes.
Les *kawaraban* ont coexisté avec les premiers journaux modernes jusqu’au début du XXe siècle, marquant la transition entre deux époques médiatiques. À une période où l’objectivité et la séparation entre information et divertissement n’étaient pas encore des normes, ces feuillets illustraient un mélange des genres typique des débuts de la presse. Leur déclin s’est amorcé avec l’arrivée de la presse écrite moderne dans les années 1870, qui a progressivement remplacé les publications illégales par des formats plus standardisés. Pourtant, leur héritage perdure comme témoignage d’une culture médiatique populaire et résiliente, adaptée aux défis d’une société régulièrement frappée par des catastrophes naturelles.

