« Les survivants du Che » : la patrie ou la mort !
Avec Les survivants du Che, présenté en séance spéciale au Festival de Cannes, Christophe Dimitri Réveille narre la fuite rocambolesque des guérilleros qui avaient suivi Che Guevara en Bolivie pour exporter la révolution cubaine. Une œuvre hétéroclite qui met en lumière le rôle des combattants ordinaires dans les processus historiques et qui retrace une cavale épique à laquelle la France n’est pas totalement étrangère..
Le film Les Survivants du Che, présenté au Festival de Cannes en 2026, raconte l’histoire de six combattants ordinaires – trois Cubains et trois Vénézuéliens – qui ont suivi le révolutionnaire Che Guevara en Bolivie en 1966-1967 pour y organiser une guérilla. Contrairement aux récits traditionnels centrés sur les figures emblématiques comme Fidel Castro ou Che Guevara lui-même, ce documentaire met en lumière le rôle des guérilleros anonymes, ceux dont les noms ne figurent pas dans les livres d’histoire. Leur périple, reconstitué à partir d’entretiens avec les survivants et d’archives, illustre comment des individus ordinaires peuvent incarner des choix politiques radicaux. Le film souligne que ces combattants espéraient exporter la révolution cubaine et lutter contre l’impérialisme américain en Amérique latine, dans un contexte où la Bolivie était dirigée par une junte militaire pro-américaine.
Le documentaire retrace la fuite désespérée de ces six hommes à travers la Bolivie, après l’échec de leur mouvement de guérilla et la mort de Che Guevara en octobre 1967. Leur survie devient une épopée, marquée par des obstacles insurmontables et une traque implacable menée par l’armée bolivienne. Le film transforme cette déroute en une victoire symbolique, en mettant en avant leur résilience et leur détermination. Les images alternent entre séquences animées, témoignages des survivants et archives, brouillant la frontière entre réalité et légende. Un chef militaire bolivien interrogé dans le film souligne que c’est leur conviction idéologique qui leur a permis de tenir, malgré leur infériorité numérique et matérielle. Leur histoire, presque mythifiée, a même paralysé certains soldats boliviens, pourtant mieux équipés.
Le film révèle un épisode méconnu de cette histoire : l’intervention de la France dans le rapatriement des survivants. Après leur fuite en Bolivie, les guérilleros se sont réfugiés au Chili, mais leur retour à Cuba était impossible sans escale dans un pays hostile. L’URSS, sollicitée, a refusé de les aider. C’est alors que les réseaux gaullistes, dirigés par Charles de Gaulle, ont joué un rôle clé en facilitant leur retour vers Cuba via la France. Ce soutien s’inscrit dans le contexte du gaullo-communisme, une sympathie partagée par certains gaullistes pour les mouvements révolutionnaires en Amérique latine, malgré leurs divergences idéologiques. Le film rappelle ainsi que, dans les années 1960, les alliances politiques n’étaient pas figées et pouvaient surprendre.
Le documentaire évoque également l’engagement d’intellectuels français aux côtés des révolutionnaires latino-américains. André Malraux, ancien ministre des Affaires culturelles sous de Gaulle, a mobilisé les réseaux gaullistes pour faire libérer Régis Debray, un intellectuel français capturé par l’armée bolivienne en 1967. Debray, proche du Che, risquait l’exécution avant d’être condamné à trente ans de prison. Sa libération a été obtenue grâce à une campagne internationale, où Sartre et les intellectuels de gauche ont joué un rôle, mais aussi grâce à l’action discrète des gaullistes. À son retour en France, Debray est devenu une figure des mouvements de libération, sans jamais renier son engagement aux côtés du Che. Son parcours illustre les liens complexes entre engagement politique et diplomatie.
Le film de Christophe Dimitri Réveille joue avec les frontières entre documentaire et fiction, en mêlant témoignages, archives et séquences animées. Cette approche visuelle renforce l’aspect épique de la cavale des guérilleros, tout en soulignant leur dimension humaine. Les survivants eux-mêmes ont reconnu que leur histoire avait été mythifiée, au point de devenir une légende au sein des troupes boliviennes qui les poursuivaient. Régis Debray résume cette épopée en affirmant que « l’improbable est toujours possible » dans la lutte du faible contre le fort. Le documentaire montre ainsi que, si les convictions ne suffisent pas toujours à changer le cours de l’histoire, elles peuvent permettre de surmonter des obstacles apparemment insurmontables.

