Jeunesse: déclassement ou cellule de dégrisement?
Pour expliquer le spleen ou la colère des nouvelles générations diplômées, et ce faisant leur attirance vers l’extrême-gauche, l’argument le plus fréquemment avancé est celui du déclassement. Encouragés à poursuivre le plus loin leurs études, si possible jusqu’au master, ils estiment que cet effort se rentabilise peu en termes d’emploi.
En France, la part des jeunes adultes (25-34 ans) diplômés de l’enseignement supérieur a fortement augmenté ces dernières décennies. En 2024, 52 % des personnes de cette tranche d’âge possèdent un diplôme du supérieur, dont 25 % un niveau bac + 5 ou plus. Cette progression est notamment marquée par une multiplication par 5,6 du nombre de diplômés bac + 5 entre 1985 et 2022. Les filières les plus représentées sont les sciences humaines et sociales, suivies des sciences, du commerce et de la santé. Les femmes sont plus nombreuses que les hommes à obtenir un diplôme bac + 5 (28 % contre 25 %). Cette démocratisation des études supérieures reflète une transformation profonde du marché du travail et des aspirations des jeunes générations.
Malgré les craintes liées au déclassement, les diplômés bac + 5 bénéficient globalement d’un bon taux d’emploi en France. Six ans après la fin de leurs études, 90 % d’entre eux occupent un emploi, un chiffre qui varie selon les filières : 95 % pour les docteurs en santé, 89 % pour les diplômés en sciences, 82 % pour ceux en sciences humaines et sociales. Cependant, l’accès à l’emploi se ralentit récemment : pour la promotion 2024, seulement 70 % des diplômés bac + 5 ont un emploi salarié (hors enseignement) dix-huit mois après leurs études, soit une baisse de 2,3 points par rapport à 2023. Cette conjoncture économique maussade impacte donc leur insertion professionnelle, même si leur niveau de diplôme reste un atout majeur.
Le déclassement désigne une situation où un diplômé occupe un emploi moins qualifié que celui auquel son niveau de formation lui permettrait normalement d’accéder. Parmi les diplômés bac + 5, cette situation concerne 34 % des sortants en sciences humaines et sociales, 23 % en sciences, 18 % en école de commerce, mais seulement 11 % des ingénieurs et 6 % des docteurs en santé. Les diplômés déclassés perçoivent un salaire médian de 2 000 € contre 2 990 € pour ceux occupant un emploi correspondant à leur niveau. Ce décalage entre formation et emploi génère une frustration symbolique, même si les diplômés bac + 5 restent globalement mieux lotis que les autres niveaux de diplôme.
Les jeunes générations diplômées accordent une place moins centrale au travail dans leur vie que leurs aînés. Leur quête de réalisation personnelle, de sens et de gratification morale prime souvent sur les critères traditionnels comme le salaire ou le statut. Pour elles, un emploi qualifié n’est pas nécessairement synonyme de carrière ascendante ou de mobilité sociale. Cette évolution reflète une transformation des valeurs, où le travail est perçu comme un moyen parmi d’autres d’épanouissement, plutôt qu’une fin en soi. Cette nuance est importante pour comprendre leur rapport au déclassement, qui n’est pas toujours vécu comme une injustice.
La colère des jeunes ne s’explique pas uniquement par le déclassement ou les difficultés d’insertion professionnelle. Elle s’inscrit dans un contexte plus large de désillusions : dérèglement climatique, instabilité géopolitique, remise en cause de la méritocratie et de la démocratie, ou encore déceptions face aux promesses non tenues du progrès technologique. Nés dans les années 1990-2000, ils ont grandi dans un optimisme relatif, marqué par la croissance économique et les avancées technologiques, avant d’être confrontés à une série de crises. Leur sentiment d’être en première ligne face à ces défis nourrit un état d’esprit marqué par l’incertitude et le déclin, bien au-delà du seul domaine de l’emploi.
L’auteure propose de remplacer le terme de *déclassement* par celui de *désenchantement* pour décrire la situation actuelle. Selon elle, cette notion reflète mieux la réalité d’une société en crise, où toutes les générations sont confrontées à des remises en question : dévalorisation des diplômes, sentiment d’un avenir bouché, déclin économique et social. Le terme de *cellule de dégrisement* illustre cette prise de conscience collective, où chacun doit faire face à un monde moins prévisible et moins prospère que celui promis par les générations précédentes. Cette vision dépasse les clivages générationnels pour englober l’ensemble de la société.

