Avoir raison avec... Frida Kahlo : Réinventer la "mexicanité"
Dans les années 1930, Frida Kahlo revêt des tenues Tehuana, s'inspire des ex-votos et collectionne les statues précolombiennes. Comment puise-t-elle dans l'art populaire pour participer à la Renaissance culturelle du Mexique post-révolutionnaire tout en affirmant sa singularité face aux muralistes ?.
Frida Kahlo est née en 1907, mais elle affirmait être venue au monde en 1910, année du début de la Révolution mexicaine. Cette dernière a mis fin à la dictature de Porfirio Díaz, qui durait depuis 34 ans. La Révolution mexicaine (1910-1920) a marqué un tournant politique et social majeur pour le pays, en renversant un régime autoritaire et en cherchant à redistribuer les richesses. Frida Kahlo s’inscrit dans ce contexte de renaissance culturelle et politique, où l’art devient un outil pour célébrer l’identité mexicaine et ses racines indigènes, longtemps marginalisées sous le régime précédent.
Le muralisme est un mouvement artistique né au Mexique après la Révolution, porté par des artistes comme José Clemente Orozco, Diego Rivera et David Alfaro Siqueiros. Ces peintres ont réalisé des fresques monumentales sur des murs publics, accessibles à tous, pour raconter l’histoire et les luttes du peuple mexicain. Leur art était engagé, c’est-à-dire qu’il avait une dimension politique et sociale, célébrant les indigènes et le passé précolombien. Frida Kahlo, bien qu’admirative de ce mouvement, a choisi une voie différente en travaillant sur des toiles plus petites et en se mettant elle-même en scène.
Frida Kahlo s’inspire de l’art populaire mexicain, notamment des ex-votos, qui sont des plaques de métal ou de bois peintes, souvent accrochées dans les églises. Ces œuvres votives remerciaient un saint ou une divinité pour un miracle ou une protection accordée. Kahlo reprend cette tradition en y intégrant des éléments de la culture précolombienne, comme des statues ou des motifs inspirés des civilisations aztèques et mayas. Cependant, contrairement aux ex-votos classiques, elle se représente elle-même de manière centrale et frontale, ce qui était une rupture avec les conventions artistiques de l’époque.
Entre 1930 et 1934, Frida Kahlo et son mari Diego Rivera séjournent à plusieurs reprises aux États-Unis, où Rivera est invité à peindre des fresques. Ces voyages renforcent son attachement au Mexique et sa critique de la société américaine. Elle reproche aux États-Unis leur obsession du confort matériel et leur développement industriel débridé, qui creuse les inégalités sociales, notamment pendant la Grande Dépression (crise économique mondiale des années 1930). Cette prise de conscience se reflète dans son œuvre Autoportrait à la frontière du Mexique et des États-Unis, peinte en 1932.
Dans Autoportrait à la frontière du Mexique et des États-Unis, Frida Kahlo se place à la frontière entre les deux pays, symbolisant son attachement à ses racines mexicaines. Elle se représente légèrement décentrée, laissant plus d’espace aux éléments mexicains, comme des racines ou des plantes locales, qui illustrent son enracinement dans sa terre natale. À l’inverse, les éléments industriels américains (fumées, machines) occupent la partie droite du tableau, reflétant son rejet de la modernité américaine. Ce tableau montre sa conscience politique et son engagement en faveur d’un Mexique authentique et indépendant.
Frida Kahlo utilise l’art pour réinventer la *mexicanité*, c’est-à-dire l’identité culturelle mexicaine, en mélangeant des éléments traditionnels (tenues Tehuana, statues précolombiennes) et une expression artistique personnelle. Contrairement aux muralistes, qui mettaient en avant une vision collective et politique, elle affirme sa singularité en se peignant elle-même, souvent dans des situations intimes ou douloureuses. Son œuvre devient ainsi un moyen de revendiquer à la fois son héritage culturel et son individualité, tout en participant à la construction d’une identité nationale mexicaine renouvelée.

