Shakespeare et le divan
Petite réflexion sur l'opportunité d'utiliser le père du théâtre comme analyste, à l'occasion du passage en France d'un spectacle à succès : "Casting Lear" d'Andrea Jiménez..
Le 15 septembre 2026, France Culture a diffusé une chronique sur le spectacle Casting Lear, créé par la metteuse en scène et comédienne espagnole Andrea Jiménez. Ce spectacle, déjà un succès en Europe avec plus de 130 représentations, s'inspire du Roi Lear, une tragédie écrite par William Shakespeare vers 1606. L'intrigue originale raconte l'histoire d'un roi vieillissant, Lear, qui partage son royaume entre ses trois filles après avoir demandé à chacune de déclarer son amour pour lui. Les deux aînées, Goneril et Regan, exagèrent leur affection pour obtenir des terres, tandis que la troisième, Cordelia, refuse de flatter son père et est déshéritée. Dans la pièce de Shakespeare, Cordelia tente de sauver Lear, mais tous deux meurent à la fin de l'histoire.
Andrea Jiménez superpose à l'histoire de Shakespeare un récit personnel, celui de sa relation avec son père, un entrepreneur espagnol qui a connu des difficultés financières. Elle explore les parallèles entre la trahison de Cordelia par Lear et le rejet de sa propre fille par son père, qui l'a reniée après qu'elle a choisi une carrière dans le théâtre plutôt que de reprendre l'entreprise familiale. Le spectacle cherche à utiliser la fable shakespearienne comme une grille de lecture psychologique pour comprendre et peut-être pardonner les actes de son père. Pendant la représentation, un comédien invité chaque soir interprète simultanément plusieurs rôles : Lear, le père d'Andrea Jiménez, et un thérapeute.
Le spectacle repose sur un dispositif original : un comédien, comme Marcel Bozonnet, Mathieu Amalric, Nicolas Bouchaud ou Pascal Gréggory, est guidé en temps réel par des instructions transmises via une oreillette. Il doit interpréter les personnages de Lear, du père d'Andrea Jiménez et d'un thérapeute, sans connaître à l'avance les consignes. Ce protocole vise à créer une confusion des genres et à mettre en lumière les tensions entre les deux récits. L'objectif est de montrer comment Shakespeare peut servir d'outil pour explorer des traumatismes personnels, voire les surmonter.
Malgré son ambition, le spectacle ne parvient pas entièrement à fusionner les deux histoires. La chronique souligne que l'approche qui consiste à utiliser Shakespeare comme un outil thérapeutique ou psychologique est problématique. Plusieurs metteurs en scène, comme Ivo Van Hove ou Vincent Macaigne, ont déjà tenté cette voie en transformant les pièces de Shakespeare en drames familiaux ou en explorations de traumatismes. Cependant, le pardon de Cordelia, qui se sacrifie pour sauver son père malgré son rejet, reste incompréhensible d'un point de vue psychologique moderne. Même Marcel Bozonnet, comédien expérimenté ayant joué Shakespeare à de nombreuses reprises, reste sans réponse face à cette question.

