L’oligarque qui a déclaré la guerre aux oligarques
En Indonésie, Prabowo Subianto installe une nouvelle forme de capitalisme d’État clanique. L’article L’oligarque qui a déclaré la guerre aux oligarques est apparu en premier sur Le Grand Continent..
Dans de nombreuses démocraties, les systèmes politiques permettent à une minorité très riche de conserver une influence majeure sur les décisions, malgré l’égalité théorique des citoyens. Jeffrey Winters, expert en oligarchie, montre que les élections et la participation populaire ne remettent pas en cause cette concentration du pouvoir et des richesses. Par exemple, aux États-Unis, en République tchèque ou au Brésil, des figures comme Donald Trump ou Andrej Babiš, bien que riches, utilisent un discours anti-establishment pour séduire l’électorat. En Indonésie, cette dynamique est particulièrement visible : l’oligarchie, composée de magnats et de militaires, a su s’adapter à la démocratie post-autoritaire (depuis 1998) en exploitant les ressources naturelles comme le charbon ou l’huile de palme. Ces élites, souvent liées à l’ancien régime dictatorial de Suharto (1966-1998), continuent de dominer l’économie et la politique, malgré les changements institutionnels.
Prabowo Subianto, actuel président indonésien élu en 2024, incarne une contradiction apparente : il est à la fois un produit de l’oligarchie et son critique le plus virulent. Petit-fils par alliance de Suharto, il a bâti sa fortune grâce aux privilèges de l’ère autoritaire, notamment dans les secteurs du charbon, de l’huile de palme et du bois. Pourtant, depuis des années, il dénonce publiquement la corruption et l’accumulation des richesses par les élites, ciblant particulièrement les entrepreneurs d’origine chinoise. Son parti, Gerindra, et ses campagnes électorales ont été financés par son frère, l’un des hommes les plus riches du pays. Cette posture populiste et nationaliste lui a permis de se présenter comme un outsider, tout en restant un acteur central de l’oligarchie indonésienne.
Depuis son élection, Prabowo a lancé plusieurs mesures ciblant directement les élites économiques. En 2024 et 2025, il a ordonné la confiscation de plus de 3 millions d’hectares de plantations de palmiers à huile et de forêts, accusées d’illégalités, et les a transférés à une entreprise publique, Agrinas. Par ailleurs, il a imposé aux grandes entreprises un programme obligataire, le «Patriot Bond», avec un taux d’intérêt fixe de 2 %, bien inférieur aux rendements du marché (entre 5,25 % et 5,95 %). Ce programme, géré par Danantara, une structure publique, offre aussi une immunité légale aux capitaux investis, y compris ceux d’origine douteuse. Enfin, il a créé Danantara Sumberdaya Indonesia pour contrôler les exportations de matières premières stratégiques, comme l’huile de palme ou le charbon, justifiant cette mesure par la lutte contre la fraude fiscale, mais suscitant des craintes de mainmise étatique sur l’économie.
Les actions de Prabowo visent principalement les conglomérats d’origine chinoise, qui dominent l’économie indonésienne. Ces mesures s’inscrivent dans une logique de nationalisme économique, où l’État cherche à capter une partie des richesses privées pour financer ses dépenses. La loi n° 4/2026, entrée en vigueur en juin 2026, renforce ce dispositif en exonérant les «Patriot Bonds» de tout contrôle fiscal ou judiciaire, ce qui soulève des questions sur leur utilisation pour blanchir de l’argent. Parallèlement, sa campagne anticorruption, souvent médiatisée, cible surtout des rivaux politiques ou des opposants au régime, alimentant des soupçons de règlements de comptes. Ces stratégies, combinées à un culte de la personnalité et à un appareil d’État de plus en plus centralisé, illustrent une nouvelle forme d’interventionnisme, où le pouvoir politique s’affranchit des contre-pouvoirs traditionnels.
Les initiatives de Prabowo ont des répercussions majeures sur l’économie indonésienne et ses relations avec les élites. La confiscation de terres et la création de structures publiques comme Danantara Sumberdaya Indonesia créent de l’incertitude pour les investisseurs, tandis que les *«Patriot Bonds»* risquent de fragiliser la confiance dans le système financier. La campagne anticorruption, bien que populaire auprès du public, est perçue comme sélective et politisée, sapant la crédibilité des institutions. Enfin, la concentration du pouvoir entre les mains du président et de ses alliés militaires et bureaucratiques menace l’équilibre démocratique du pays, déjà fragilisé par des décennies d’oligarchie. Ces dynamiques pourraient, à terme, renforcer les tensions sociales et économiques en Indonésie.

