46 % des poissons pêchés pourraient servir à nourrir des poissons d'élevage d'ici 15 ans
Piller l'océan, non pas pour nourrir des humains… mais des poissons d'élevage. Tel est l'horizon vers lequel le secteur de la pêche se dirige, alerte l' ONG Changing Markets dans un rapport publié le 3 septembre, en partenariat avec l'université de Colombie-Britannique (Canada).
D'ici 15 ans, jusqu'à 46 % des poissons pêchés dans le monde pourraient être utilisés non pas pour nourrir les humains, mais pour servir d'aliment aux poissons d'élevage. Cette estimation provient d'une étude récente qui souligne l'évolution des pratiques dans l'industrie de la pêche et de l'aquaculture. Actuellement, une partie importante de la pêche mondiale est déjà destinée à des usages non alimentaires, comme la fabrication de farine et d'huile de poisson, principalement utilisées pour nourrir les animaux d'élevage, y compris les poissons. Cette tendance s'explique par la croissance rapide de l'aquaculture, qui représente désormais plus de la moitié de la production mondiale de poissons et de fruits de mer. L'aquaculture utilise des aliments riches en protéines et en lipides, souvent issus de la pêche minotière, une pratique qui consiste à transformer des petits poissons (comme les anchois ou les sardines) en farine et en huile pour l'alimentation animale.
L'augmentation de la demande en poissons pour l'aquaculture exerce une pression croissante sur les stocks de poissons sauvages. Aujourd'hui, environ 30 % des stocks de poissons sont surexploités, selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO). Les experts craignent que cette proportion ne s'aggrave si la pêche minotière continue de croître pour répondre aux besoins de l'aquaculture. En effet, les petits poissons pélagiques, comme les anchois ou les maquereaux, sont déjà massivement capturés pour être transformés en farine et en huile. Ces espèces jouent pourtant un rôle clé dans les écosystèmes marins, en servant de proie à des prédateurs plus grands comme les thons ou les dauphins. Leur surpêche pourrait donc perturber l'équilibre des océans et menacer la biodiversité marine.
L'utilisation de poissons sauvages pour nourrir les poissons d'élevage soulève des questions éthiques et nutritionnelles. En effet, ces poissons pourraient être directement consommés par les humains, ce qui permettrait de lutter contre la faim dans le monde. Selon la FAO, près de 800 millions de personnes souffrent encore de sous-alimentation chronique, principalement dans les pays en développement. Pourtant, une grande partie des captures de pêche minotière est exportée vers les pays riches ou utilisée pour nourrir des animaux, plutôt que pour nourrir les populations locales. Par exemple, en Afrique de l'Ouest, des pays comme le Sénégal ou la Mauritanie exportent une partie de leurs prises de petits poissons vers l'Europe ou l'Asie, alors que ces ressources pourraient être utilisées pour améliorer la sécurité alimentaire locale.
Face à cette situation, des alternatives sont proposées pour réduire la dépendance de l'aquaculture à la pêche minotière. L'une des solutions consiste à développer des aliments végétaux ou des protéines issues d'insectes ou de microalgues, qui pourraient remplacer partiellement la farine et l'huile de poisson dans les régimes alimentaires des poissons d'élevage. Des entreprises et des chercheurs travaillent déjà sur ces innovations, bien que leur adoption à grande échelle reste limitée en raison de coûts élevés ou de difficultés techniques. Une autre piste est d'améliorer la gestion des stocks de poissons sauvages pour éviter leur surpêche, en renforçant les quotas de pêche et en luttant contre la pêche illégale. Enfin, des campagnes de sensibilisation visent à réduire le gaspillage alimentaire et à promouvoir une consommation plus responsable de produits de la mer.
Plusieurs acteurs jouent un rôle central dans cette problématique. Les gouvernements et les institutions internationales, comme la *FAO* ou l'Union européenne, sont chargés de réglementer la pêche et de fixer des quotas pour protéger les stocks de poissons. Les entreprises d'aquaculture, qui représentent un secteur en forte croissance, sont incitées à adopter des pratiques plus durables, comme l'utilisation d'aliments alternatifs ou la certification de leurs produits. Les organisations non gouvernementales (*ONG*), telles que *Greenpeace* ou *WWF*, militent pour une pêche responsable et une meilleure répartition des ressources halieutiques. Enfin, les consommateurs ont un rôle à jouer en choisissant des produits de la mer issus de sources durables et en limitant leur consommation de poissons d'élevage nourris avec des farines de poisson.

