Le dur retour en France des dépités du «rêve» canadien
Pour plusieurs Français, leur retour a été contraint par le resserrement des politiques migratoires au Québec..
Depuis 2025, de nombreux Français installés au Québec choisissent de rentrer en France, souvent de manière contrainte. Cette tendance s'explique principalement par le durcissement des politiques migratoires québécoises, qui rendent plus difficile le renouvellement des permis de séjour temporaires ou l'obtention de statuts permanents. En janvier 2026, 93 200 Français étaient inscrits au registre des Français établis au Québec, contre une estimation de 260 000 Français installés dans la province l'année précédente. Les raisons de ce retour incluent aussi la dégradation de la qualité de vie, comme la crise du logement ou l'augmentation du coût de la vie, ainsi que le désir de se rapprocher de leurs proches restés en France.
Le 6 novembre 2025, le gouvernement québécois a annoncé l'abolition du Programme d'expérience québécoise (PEQ), une voie d'accès à l'immigration permanente réservée aux diplômés ou travailleurs ayant une expérience au Québec. Ce programme permettait notamment aux étrangers ayant étudié ou travaillé dans la province d'obtenir plus facilement un permis de séjour permanent. Son abolition a pris de court des milliers d'immigrés, comme Alice, une graphiste de 33 ans originaire de la région parisienne. Après six ans au Québec, elle n'a pas pu déposer son dossier pour le PEQ à temps et a dû rentrer en France en juillet 2026, malgré l'obtention ultérieure d'un certificat de sélection du Québec (CSQ), document nécessaire pour l'immigration permanente.
Le 2 juillet 2026, le PEQ a été réouvert, mais de manière partielle et restrictive. Cette réouverture est considérée comme une «solution incomplète» par Me Paul Vigneron, avocat au Barreau de Paris et de Montréal. Elle ne concerne pas tous les profils, notamment ceux qui ne répondent pas aux nouveaux critères, comme les détenteurs de permis vacances-travail, les étudiants étrangers ou les travailleurs temporaires. Pour ces derniers, les règles restent strictes, ce qui limite leurs possibilités de rester au Québec. Me Vigneron souligne que cette politique de durcissement vise à pousser les immigrés à quitter le Canada, soit par manque de choix, soit par lassitude face à un environnement perçu comme hostile.
Les réformes migratoires québécoises, comme l'abolition du PEQ, ont créé un «climat chaotique» pour les immigrés, selon Me Vigneron. Ces changements ont des conséquences directes sur leur vie quotidienne, mais aussi sur l'attractivité du Québec et du Canada à l'échelle internationale. Mustapha El Miri, sociologue à l'Université Aix-Marseille, explique que ces politiques transforment les immigrés en «étrangers» dans leur pays d'accueil, les exposant aux débats publics et aux critiques. Il craint que le Québec, en adoptant ces mesures, ne devienne un «horizon bouché» pour les générations futures d'immigrés, à l'image de la France où les opportunités semblent limitées.
Le retour en France n'est pas toujours une solution simple pour les expatriés déçus. Jade Delahaye, 29 ans, illustre cette difficulté : après six ans à Montréal, elle a dû rentrer à Marseille en 2025 pour se rapprocher de sa famille. Pourtant, son expérience québécoise, notamment son diplôme en design à l'Université du Québec à Montréal, peine à être reconnue sur le marché du travail français, marqué par un chômage élevé et une structure hiérarchique rigide. Romain Gabriel, 43 ans, partage ce constat : après 12 ans au Québec, il a ressenti un «vertige» à l'idée de ne pas retrouver les mêmes défis professionnels en rentrant à Nice. Son parcours a été facilité par un conseiller en immigration, mais beaucoup n'ont pas cette chance.
Les récits des expatriés montrent un mélange de nostalgie et de frustration. Hélène Astier, partie après 15 ans au Québec, avoue que «son cœur est encore en partie là-bas», malgré son retour en Normandie. Elle conserve même un forfait de téléphone international pour rester connectée. Jade Delahaye, elle, décrit un sentiment de décalage persistant : «C'est difficile d'être dans une situation où personne ne comprend vraiment ce que c'est, d'être expatriée». Ces témoignages reflètent la complexité des liens tissés entre les deux pays et les défis émotionnels liés à un retour forcé ou précipité.
Les politiques migratoires jouent un rôle central dans ces parcours de vie. Me Vigneron, qui s'est installé au Québec en 2017, souligne que les conditions actuelles seraient bien moins favorables pour son épouse aujourd'hui, privant les conjoints de la possibilité d'obtenir un permis de travail ouvert. Il estime que ces réformes sont conçues pour «pousser les personnes à partir du Canada», soit par manque de solutions administratives, soit par rejet d'un environnement perçu comme hostile. Ces mesures, combinées à la crise du logement et à l'augmentation du coût de la vie, créent un contexte où l'immigration devient moins attractive pour les étrangers.

